3 février 2014, cinq jours sous la tente de révolutionnaires de Maïdan.

Depuis, Slavik est mort.

Un témoignage et des photos de Thomas de Wouters d'Oplinter.


Maïdan… ce nom tellement scandé durant 5 jours, ce nom je l’entends encore. A lui seul ce nom évoque toute leur révolution, à lui seul il évoque toutes leurs aspirations à la liberté, au respect, à l’autodétermination.

Maïdan. A côté de moi Vova, Serguei, Denis, Slavik, Galya, Maria et Oleg, Arsen, Skiff ou encore Taras et Valeri, héros anonymes, révolutionnaires. Au-delà du sang, des bottes, des cris et des pleurs, ce qui importe ce sont leurs jours, leurs nuits, passés dans l’attente et l’espoir, organisés autour d’une vie qui construit ses propres codes.

Maïdan, ils sont là de jour en jour, de nuit en nuit, ils sont là avec leur manière singulière de vous accueillir dès lors que vous prenez simplement place parmi eux. Comment ne pas soutenir le combat de la liberté, de la dignité, de l’honneur. Maïdan, les veillées sous la tente, le thé, le bortch et le cognac ukrainien, une température de -10°C.

Les Ukrainiens veulent leur liberté. Il ne s’agit que de cela. Ils ne quitteront pas Maïdan sans avoir eu la peau de ce système gangrené, ou ils mourront. Ils continueront à braver le froid, à se battre, ils se tiendront debout... Ils se relaient en continu sur l’estrade: prêtres, musiciens, opposants, citoyens, vingt-quatre heures durant réclamant la démocratie et le départ d’un président corrompu.

Maïdan, sous cette tente de fortune les femmes préparent le thé et de quoi manger, les hommes attendent et, subitement après un appel au talkie-walkie, sortent en courant… vers où? vers quoi? Puis ils reviennent sans un mot… On passe la vodka.

Ce soir ils sont nerveux, on parle... Quatre unités spéciales russes en Ukraine, l’eau, un virus inoculé par le gouvernement… Réalité ou rumeur ? Est-ce d’attendre depuis deux mois dans le froid ? Est-ce d’entendre parler les politiques, gouvernement comme opposants? Ils ne croient plus qu’en eux, le peuple, ils sont la révolution, ils sont Maïdan.


Avertissement sur les portables. Nous avons votre identité!

Vova m’emmène sur Hrushevsko, lieu des affrontements. Scène de guerre: bus, camions et pneus calcinés. Partout, tout est couvert d’une suie grasse et lourde. Là les hommes se font face, 30m à peine séparent révolutionnaires et berkouts, peuple et forces spéciales anti-émeute. Les hommes de la libération sont fatigués, ils scrutent de leurs jumelles. Un jeune s’approche des berkouts, un plateau de pain-confiture à la main. Il est refoulé. Rien ne survient.

Avertissement sur les portables. Nous avons votre identité, nous savons que vous faites partie des révolutionnaires de Maïdan. Des groupes cagoulés à leurs domiciles, des groupes cagoulés pour les enlever, les torturer, les tuer…

Maïdan. Et pourtant l’espoir demeure. Sur Kreschchatyk au milieu des tentes un piano aux couleurs de l’Ukraine libre. Sur Hrushevsko au milieu des barricades un peintre. Sur le no man’s land, chantant l’hymne ukrainien, prêtres et mamas face aux berkouts.

Maïdan, un îlot loin de notre réalité. Un îlot où l’argent n’a pas cours. On mange, on boit, on dort à Maïdan. Un îlot où l’on se marie après quelques jours tant les lendemains sont imprévisibles. Il ne reste rien de nos codes.

Révolution. Cela me saute aux yeux maintenant. En Europe on parle de manifestations contre le pouvoir. Quelle différence! Abolir n’est pas modifier.

Qui s’y tromperait ? C’est toute l’Ukraine qui se bat à Maïdan.

Maïdan. Que sont nos aspirations? De quelle lutte sommes nous encore capables?