Le New York Times retrace le parcours de ce jeune Egyptien parti en Syrie, entre déception, remise en question et radicalisation.

Quelles sont les raisons qui peuvent bien pousser un jeune homme en apparence "bien dans ses baskets" à quitter son pays natal pour rejoindre les rangs de l'Etat islamique ? Le New York Times est parti à la recherche des amis d'Islam Yaken dans les rues du Caire. Islam Yaken, c'est ce gosse de riche devenu combattant islamiste, jusqu'à y laisser sa vie dans la poussière de Kobané fin 2014. Dans la lettre d'adieu écrite pour ses "frères", le jeune homme appelait à tuer les "adorateurs de la Croix, les juifs, les apostats et leurs armées".

Cette logorrhée tranche radicalement avec l'Islam Yaken qui travaillait ses abdos en espérant ainsi "avoir un six-pack pour pouvoir impressionner tout le monde à la piscine ou à la plage", comme il l'expliquait dans une vidéo datant d'il y a deux ans. Islam Yaken n'était pas qu'un body-buildé sans cervelle, amoureux de sa propre image cultivée à coups de selfies torse nu ou sur le sable de Sharm el-Sheikh. Cet Egyptien élevé à Heliopolis, un quartier cossu de la capitale, était aussi un homme polyglotte et instruit. Islam fréquente une école privée de la ville avec un cursus en français. En 2013, il obtient son diplôme de droit à l'université Ain Shams. Mieux, Islam a un but dans la vie: devenir coach sportif, lui qui passe la majorité de son temps libre à la salle, afin de parfaire sa musculature taillée dans le granit. On est donc loin du jeune homme sans éducation "ramassé" au coin de la rue par quelque prédicateur sans scrupules...

© Facebook
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Outre la musculation, il y a une autre discipline dans laquelle Islam Yaken excelle, de l'avis de ses amis: la drague. Beau gosse, hâbleur, le jeune homme connaît un vif succès auprès de la gent féminine et ne se prive pas de s'en vanter devant ses potes. La religion ? Plus un "truc" pour ses parents. Son père l'invite à prier et jeûner, sa mère et ses deux sœurs sont voilées, mais la foi est loin de jouer un rôle prépondérant dans la vie d'un homme que personne à l'époque ne s'imagine se réjouir de l'immolation d'un pilote jordanien.


Printemps arabe, automne des illusions

Mais à cette époque, l'Egypte vit l'une des plus grandes crises de son histoire moderne: de Tunis au Caire, le nord de l'Afrique s'embrase pour une révolution de jasmin, qui se muera progressivement en printemps arabe. Après trente ans au pouvoir, Hosni Moubarak se fait éjecter par l'armée. Islam Yaken voit dans ce grand chamboulement l'occasion de réaliser son rêve d'ouvrir une salle de sport. Il commence à travailler dans plusieurs établissements et y donne des leçons privées. D'autre part, il continue à régulièrement poster des vidéos sur les réseaux sociaux où il apprend à ses internautes comment tonifier leur corps. Mais il ne parvient pas à vivre de sa passion. Il pense à un départ à l'étranger. "Il voulait travailler hors d'Egypte, s'amuser et trouver une copine canon", explique Hossam Atef, un ami photographe.

Dans le même temps, la situation politique égyptienne vire au chaos, entre la montée des Frères musulmans et le retour en force de l'armée. Désemparée économiquement, une certaine jeunesse du pays ne parvient plus à comprendre l'héritage de sa propre révolte. Petit à petit, les aspirations du futur jihadiste changent. Ce garçon porté sur le narcissisme stéroïdé à la sauce Facebook se pose de plus en plus de questions sur son rapport à la religion. Et devient méfiant vis-à-vis des femmes. "Nous savons tous que les femmes sont un souci pour chaque jeune homme", déclare-t-il dans une vidéo où on le voit discuter avec ses amis. Juste après, le film le montre presque en plein désarroi quand son voisin énumère tous les attraits des femmes qu'il a pourtant tant aimées quelques mois plus tôt.

Il devient donc difficile, voire impossible de faire coexister ce mode de vie fait de légèreté et d'ambitions professionnelles dans un pays de plus en plus conservateur, où "les désirs physiques et émotionnels conduisent à la damnation éternelle". "En tant que jeune personne, on est constamment tiraillé", explique Hossam. "On veut à la fois une vie terrestre et la vie dans l'au-delà".

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Une mort et une rencontre décisive

Début 2012. L'Egypte s'apprête à vivre ses premières élections démocratiques depuis des décennies, libérée du joug de Moubarak. Les rues grouillent de militants, dont certains éructent des slogans pro-Mohamed Morsi, le candidat des Frère musulmans. Islam Yaken, lui, ne sait toujours pas où il en est. Au beau milieu de ce marasme psychologique survient un événement traumatisant pour lui: le crash à moto d'un de ses meilleurs amis. L'acte de mort est prononcé. "On pensait que c'était un signe de Dieu, mais après une ou deux semaines, on s'en est remis", explique Hossam. "Pas lui...". Chez Islam, un mouvement s'amorce, inexorable. Alors que ses espoirs de trouver un emploi s'effondrent, sa radicalisation devient plus évidente: barbe fournie, absence remarquée aux soirées, plus de selfie les pecs à l'air. Quant à ses contacts féminins sur Facebook, ils sont tout simplement supprimés, incarnation ultime de la mise à mort sociale 2.0. "Mais il était toujours comme nous à cette époque", explique pourtant Khaled Adel, un ami d'enfance.

Au hasard d'une rencontre, il découvre Sheikh Muhammad Hussein Yacoub, un prédicateur salafiste connu pour ses appels au meurtre des juifs et sa conception particulièrement rétrograde des rapports hommes-femmes. Sans oublier sa volonté de voir la charia devenir partie prenante de la nouvelle constitution du pays. Islam troque les haltères pour les prêches et se rend tous les matins à l'aube à la mosquée pour y prier. "Il s'en remettait aveuglément à la religion", explique Khaled, un ami. Il en est d'autant plus dépendant qu'à l'été 2013, Morsi le religieux est destitué et remplacé par le maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Un virage à 180° qui clôt le processus de maturation du radicalisme de Yaken. On est en août 2013, et il n'a plus que quelques mois à vivre.


En plein ramadan, il se retire pendant dix jours de pèlerinage. Puis il opère une ultime transformation. "Il s'était rasé le crâne et la barbe", explique Sheikh Ramadan Fadl, l'imam de la mosquée. "Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu qu'il partait faire le jihad". Sans dire au revoir à sa famille, il embarque pour la Syrie et commence à abreuver son fil Twitter d'images de tortures sanglantes et pose fièrement aux côtés de corps mutilés.

Décembre 2014, une attaque suicide est lancée par les membres de l'Etat islamique sur Kobané. La petite ville située à la frontière turco-syrienne revêt en effet d'une importance stratégique capitale. Islam Yaken fait partie des unités lancées à l'assaut de ce "Stalingrad du Moyen-Orient". Il meurt quelques heures plus tard. Une fin aussi brutale que la métamorphose d'un gamin perdu entre ses désirs, ses envies et la réalité crue de son pays. "Peu importe à quel point nous sommes créatifs, intelligents, les gens nous tuent avec leur façon de penser, leurs traditions, leur routine", explique Hossam le photographe avec une pointe de défaitisme. "On a l'impression d'être enterré ici. On veut briser cette routine. Quand j'y pense, j'aurais pu finir comme Islam..."