Vous venez de Belgique ? C'est en Europe ? Si vous passez par l'Angleterre, dites-leur que je suis le petit frère de Cristiano Ronaldo, et que je joue au foot aussi bien que lui." Une nuée d'adolescents, vêtus d'un uniforme scolaire, vestige de la colonisation britannique, s'échappent de l'école secondaire du camp de réfugiés de Dagahaley. Parmi eux, Abdoullah qui affiche l'air bravache que l'on a à 16 ans. Le jeune homme s'estime prêt à marcher sur les traces de l'idole portugaise de Manchester United. Un moyen comme un autre qui lui permettrait d'aller voir au-delà du périmètre de 150 km2, qui entoure les camps de réfugiés de Dagahaley, Agadera et Ifo. "Il n'y a aucun moyen de sortir d'ici", soupire Abdoullah. "On ne peut même pas se rendre à Dadaab", petite ville de l'est du Kenya, distante de quelques kilomètres des pistes poussiéreuses, près de laquelle ont été construits les trois camps, à l'orée des années 90.

En 1991, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont traversé la frontière pour fuir la guerre civile et la famine qui dévoraient la Somalie. Ils pensaient ne rester au camp que le temps que les choses se calment. Nombreux sont ceux qui y vivent depuis dix-sept ans. Au fil des crises qui ont secoué la Somalie, livrée aux chefs de guerre, mais aussi d'autres pays voisins du Kenya, la population des camps a continué de croître. "Il est difficile d'évaluer exactement le nombre de réfugiés, mais on estime que les trois camps abritent entre 160 et 170 000 personnes, dont la moitié a moins de 18 ans", confie le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) qui gère les camps. Si les Somaliens représentent 98 pc de la population des camps, des milliers d'Ethiopiens, quelque 500 Soudanais et une poignée de Congolais, de Rwandais, et de Burundais se sont, eux aussi, accrochés à la bouée de sauvetage que représentait Dadaab. Bouée qui, pour beaucoup, s'est transformée au fil des ans en boulet au pied. "Le Kenya ne peut pas les accueillir", explique le HCR. "Pour sortir du camp, pour raisons médicales ou autres, et circuler dans le pays, ils doivent être munis d'un document de voyage temporaire. Dans la majorité des cas, ils n'ont aucune raison et aucune envie de rentrer dans leur pays, où ils ont tout perdu, et où leur vie serait en danger. Ce dont tout le monde rêve, ici, c'est d'être réinstallé."

Comprendre : émigrer vers un de ces pays qui ont développé une politique d'accueil des réfugiés à grande échelle. Les Pays-Bas, le Canada, mais surtout les Etats-Unis. Près de 80 000 réfugiés du monde entier ont été élus, en 2007, pour émigrer outre-Atlantique. Pour y refaire leur vie, et obtenir la nationalité américaine. "L'an dernier, 3 000 personnes de Dadaab sont parties pour les Etats-Unis qui comptent en accueillir 6 000 cette année", précise le HCR.

Pour les nouveaux arrivants à Dadaab, qui patientent dans la cour des locaux de l'Organisation mondiale des migrations (OIM) pour se faire enregistrer dans l'un des camps, le chemin - pour autant qu'ils aient un jour l'opportunité de l'emprunter - qui mène d'Ifo, Dagahaley ou Agadera à la terre promise américaine est encore long. Venus du centre de transit, 400 Somaliens sont confiés à l'OIM chargée d'établir leur identité et de retracer leur histoire avant de les admettre dans les camps. "Il y a des Kenyans qui se font passer pour des réfugiés afin de recevoir des rations de nourriture", explique-t-on à l'OIM. Les histoires de ceux qui s'abritent à l'ombre des arbres en attendant leur tour sont à la fois semblables et uniques. Setnab et ses cinq enfants ont marché pendant un mois pour rejoindre Dadaab. Hassan aussi, mais il ignore ce que sa famille est devenue...

Un Erythréen raconte son parcours à la vitesse d'un cheval au galop, dans une des salles où se déroulent les entretiens. "J'ai traversé l'Ethiopie et la Somalie, j'ai été emprisonné au Kenya, ils m'ont battu", explique-t-il en montrant ses flancs bleuis par les coups. "Puis, ils m'ont amené à Dadaab." "Vous n'avez pas besoin de m'expliquer tout cela maintenant", répond posément l'employé de l'OIM qui l'interroge. Qui reprend, avec un calme qui contraste avec la nervosité du candidat : "Comment vous appelez-vous; d'où venez-vous; avez-vous de la famille, une propriété dans votre pays ? Quelle est votre religion ? Vous voulez rentrer chez vous ?" A cette dernière question, l'Ertythréen répond par un sourire timide. Non, il ne veut pas rentrer. Mais il aimerait qu'on l'aide à retrouver sa maman qu'il a perdue dans sa fuite.

Dans une salle voisine, l'OIM prend les empreintes digitales et la photo de chaque individu, qui atterriront dans une base de données. Plus loin, les autorités kenyanes font de même, avant qu'enfin, les réfugiés reçoivent une ration de nourriture, une bâche de plastique, des bâtons et des branches séchées qui leur permettront de construire leur maison.

Non loin de là, le camp de Dagahaley est semblable à une petite ville, dont les habitations tiennent plus de la cabane que de la maison.

S'y trouve un marché, des petits commerces - quincaillerie, magasins de vêtements, boutiques où l'on peut recharger les téléphones portables, petits bouis-bouis... -, dont les propriétaires sont souvent des Kenyans qui emploient des réfugiés, bien que certains aient réussi à monter leur propre affaire. L'argent, ils l'ont trouvé en économisant sur ce que la famille envoie de l'étranger... ou en vendant les rations de nourriture qu'ils reçoivent tous les 15 jours du Programme alimentaire mondial.

D'autres ont accepté un incentive work auprès des 10 ONG ou des organisations internationales qui travaillent dans les camps, en échange d'un modique somme d'argent; les acteurs humanitaires ne peuvent pas verser de salaires aux réfugiés. Anab travaille comme interprète pour le HCR pour 4 400 shillings (44 euros par mois, environ). "Mes parents étaient fermiers en Somalie. Nous sommes arrivés ici il y a 17 ans. Ma mère vend du sucre sur le marché. Quand nous sommes arrivés, il était minuscule. Depuis, tous les réfugiés se sont développés."

L'Ethiopien Zewdie Mussa a, lui aussi, mis ses connaissances au service de l'ONG Care qui gère les écoles des camps. Aujourd'hui âgé de 39 ans, il était étudiant en mathématiques à Addis-Abeba. Il a fui son pays en 2002, après avoir pris part à une grève des étudiants pour liberté d'expression. "J'ai donné des cours de maths au camp, mais je ne gagnais que 4 000 shillings par mois, ce n'est pas assez."

Pour 6 000 shillings de plus, Zewdie travaille désormais au Borehole, le bar-restaurant fréquenté par le personnel du HCR et de l'OIM. "J'aimais enseigner et les élèves me réclament, mais je suis démoralisé, et pour enseigner, il faut avoir le moral. Ici, c'est une immense prison. Il n'y a pas moyen de sortir de cette zone", "Je ne peux pas rentrer en Ethiopie : certaines personnes de mes connaissances y sont retournées, elles ne peuvent plus reprendre leurs études, ou ont été emprisonnées." Plusieurs des amis avec lesquels Zewdie est arrivé à Dadaab ont réussi à quitter le camp. "Ils sont allés à Nairobi avec un document de voyage pour une semaine, qu'ils ont obtenu en donnant de fausses raisons, et sont restés là-bas. Moi je n'ai pas reçu le document. D'ailleurs, si je vais à Nairobi, je deviendrai un illégal. Il faut payer des pots-de-vin pour que la police t'ignore, mais je n'ai pas d'argent. Et ce n'est pas la vie que je souhaite."

Zewdie juge sa situation d'autant plus pénible que "c'est très difficile pour les Ethiopiens de vivre au milieu des Somaliens, surtout depuis que l'armée éthiopienne a attaqué Mogadiscio. Je ne parle pas leur langue, ils ne parlent pas la mienne. J'ai déjà été battu à sang".

Pendant que Zewdie se désespère de ne jamais pouvoir quitter Dadaab, une trentaine de Somaliens s'apprêtent pour le grand voyage vers l'Amérique. Les futurs émigrants viennent rendre leur carte de rationnement et effectuer les dernières démarches administratives à l'endroit même où leur arrivée fut enregistrée.

Agé de 19 ans, Ahmed Ali Haye est le fils aîné d'une famille de six, dont le père est mort en route sur le chemin de Dadaab. "Nous avons introduit une demande, en 2005, pour être réinstallés, mais cela ne fait qu'un mois que nous savons que nous allons partir", raconte-t-il dans un anglais hésitant. Pourquoi ont-ils été choisis, eux, et pas leurs voisins, pour émigrer vers la terre de tous les possibles ? Sur les critères de sélection, les autorités américaines gardent jalousement le secret. "Une rumeur a couru dans le camp, selon laquelle les personnes handicapées auraient la priorité. Alors, des gens se sont blessés volontairement pour augmenter leurs chances", soupire un responsable de l'OIM.

Peu importe à Ahmed et aux siens de savoir pourquoi ils ont tiré le gros lot. Pour l'heure, ils sont partagés entre la joie et l'anxiété inhérentes à un saut vers l'inconnu. Même s'ils ont suivi les "cours d'orientation", dispensés par la Joint Volontary Agency américaine : comment prendre l'ascenseur, comment se comporter dans les magasins, connaître les numéros d'urgence... "Apprendre à dire "please", s'amuse Ahmed. "On s'adaptera", prédit sa mère, Fadouma, qui ne parle pas un mot d'anglais. "Les Américains, ils vont aussi là où tout le monde doit aller, non ?"

Chacun tente de se projeter dans sa vie future, imagine les opportunités qu'elle offrira. Ahmed voudrait étudier et aller à l'hôpital pour soigner les séquelles de cette fracture de la jambe qui le fait boiter depuis l'enfance. Son petit frère Hassan, 12 ans, rêve de devenir pilote. Abdullahi, de cinq ans son aîné, annonce fièrement qu'il veut intégrer l'armée américaine, avant de confier son inquiétude à l'idée de prendre l'avion. "Je n'oublierai jamais ce que j'ai vécu ici, et je ne veux pas que me souvenirs s'effacent", affirme Ahmed. "A tous ceux qui, là-bas, voudront l'entendre, je raconterai l'histoire des réfugiés de Dadaab. Mais maintenant, je laisse tout cela derrière moi. Je me concentre sur le voyage. Et si Dieu le veut, si j'ai des enfants, j'aimerais leur montrer l'Afrique un jour."

Le groupe quittera Dadaab en bus pour le centre de transit de Nairobi, où il séjournera une semaine, le temps de procéder aux derniers examens médicaux qui peuvent retarder un départ en cas de problème.

De là, ils s'envoleront pour les Etats-Unis via l'Europe. A ceux qui passent par Bruxelles, l'ONG belge Aviations sans frontières, sur demande de l'OIM, fournit des accompagnateurs bénévoles jusqu'à leur point d'entrée américain. "Notre mission consiste à installer les gens dans l'avion, qu'ils prennent souvent pour la première fois, à accompagner les enfants aux toilettes... Bref, à les aider à effectuer le voyage dans les meilleures conditions. Mais nos volontaires veillent aussi à alléger la charge émotionnelle que représente un tel départ, parfois vécu comme une déchirure", explique Xavier Flament, directeur d'ASF.

Ahmed ne se projette pas si loin : "Une fois que nous serons sûrs de partir, nous ferons une fête. Mais, pour le moment, nous n'arrivons pas encore à y croire."

© La Libre Belgique 2008