Evocation Correspondant permanent à Paris

J

e vais bien. Ces soucis de santé sont derrière moi. Mais, à 87 ans, je sais bien que, devant moi, il n’y a plus beaucoup de temps. C’est le même sort qui nous attend tous "

C’est en ces termes que Danielle Mitterrand avait, pour la dernière fois, évoqué publiquement la mort. C’était le 30 octobre, peu après son hospitalisation pour, déjà, une insuffisance respiratoire. Sans doute ignorait-elle alors qu’elle n’en avait même plus pour un mois à vivre. Souffrant depuis plusieurs années d’anémie, victime ces derniers mois de "plusieurs alertes" sérieuses, la veuve du président Mitterrand (1981-1995) avait dû, vendredi dernier, être à nouveau hospitalisée. Ce week-end, son état de santé, "désespéré" selon ses proches, avait nécessité son placement en coma artificiel. Elle s’est éteinte mardi à l’aube, à Paris.

Un mois plus tôt, malgré son état physique diminué, elle avait tenu à participer à la cérémonie du 25e anniversaire de ce qui fut l’œuvre militante de sa vie : "France Libertés - Fondation Danielle Mitterrand", qu’elle avait créée en 1986. Cet organisme se battait notamment pour l’accès universel à l’eau potable - dont sont encore privés 1,5 milliard de personnes dans le monde. Danielle Mitterrand militait pour que le statut de "bien commun pour l’humanité" soit octroyé à cette ressource vitale.

Elle restera dans les annales comme la plus remuante des Premières Dames de France : celle qui se cantonna le moins volontiers à un rôle protocolaire, qui eut les idées les plus radicales, et qui les afficha le plus ouvertement. Dernièrement, elle avait vu dans l’émergence mondiale du mouvement des Indignés la confirmation de la justesse de sa dénonciation sans relâche, jusqu’à ses derniers jours, du "capitalisme et (de) ceux qui courent après l’argent" . Des utopistes doux rêveurs, ces Indignés et elle-même ? "Passionnée, vive, persévérante, entêtée, impatiente" , ainsi qu’elle se décrivit un jour, Danielle Mitterrand jugeait que "les vrais réalistes, c’est nous. Nous chérissons la vie, alors que ceux qui courent après l’argent ne poursuivent qu’une ombre" .

Elle avait épousé François Mitterrand en 1944, après l’avoir rencontré dans la Résistance, qu’elle avait rejointe dès ses 17 ans. A l’époque, la célébration religieuse de leur union avait surpris, la jeune mariée étant issue d’un couple d’enseignants de gauche et francs-maçons. Après la mort d’un premier fils (Pascal, décédé en 1945 d’un choléra infantile), le couple eut deux garçons : Jean-Christophe et Gilbert.

Dès l’élection de son mari à l’Elysée, le 10 mai 1981, Danielle Mitterrand bouleversa la tradition en ne cachant pas ses idées politiques. En 1983, par exemple, elle refusa de se rendre au Maroc, pour protester contre le peu de cas fait par le roi Hassan II aux droits de l’homme. Elle n’habita jamais l’Elysée. On ne la vit jamais dans les soirées mondaines. Très active au PS dans les années 80, elle y milita pour le tiers-monde. A "Newsweek", qui s’étonnait de cet activisme, elle déclara qu’une épouse de chef d’Etat n’avait pas à "se contenter de prendre ses aiguilles et de regarder pousser ses laitues"

"Elle est beaucoup plus à gauche que moi" , reconnut François Mitterrand, qui voyait en son épouse sa "conscience de gauche" . "Vous lui demandez quelle heure il est, elle vous répond : Minuit moins Kurdes !" , la moqua gentiment Roger Hanin, intime du Président et époux de la sœur de Danielle, Christine Gouze-Raynal. En 1990, cet activisme frisa l’incident diplomatique. Le Maroc, en effet, vit sa main derrière la publication de "Notre ami le Roi", le livre accusateur de Gilles Perrault : l’écrivain était très lié à "France-Libertés", et Danielle Mitterrand elle-même soutenait de longue date la cause sahraouie. "Je me suis souvent retrouvée en contradiction avec la diplomatie officielle" , s’amusait-elle encore, dans sa dernière interview. "A ceux qui venaient se plaindre, François répondait : Ses causes sont justes, je ne peux pas l’empêcher de les défendre "

Le Président, orfèvre en duplicité, se servit, à l’occasion, de l’activisme de son épouse pour jouer sur les deux tableaux : donner le change à l’opinion par rapport à sa propre diplomatie, elle prosaïque jusqu’au cynisme. En retour, dans ce qui était sans doute un pacte implicite, jamais Danielle Mitterrand n’eut un mot sur les faces les plus obscures de son époux : sa jeunesse vichyste et ses amitiés douteuses, singulièrement. Jamais non plus, d’ailleurs, elle ne renia ses propres amitiés. Cette "Marie-Chantal tiers-mondiste" , ainsi que la railla jadis "Le Figaro", fut beaucoup accusée d’inconséquence : elle qui disait être aux côtés des peuples opprimés mais faisait la bise à Fidel Castro. En octobre dernier encore, Danielle Mitterrand assurait avoir "été la seule à oser dire la vérité en face" au dirigeant cubain sur les droits de l’homme. Et elle tentait de se dédouaner : "Ce n’est pas Castro mais le peuple cubain que j’ai toujours défendu. C’est ce peuple qui a fait la révolution (castriste), donc je soutiens cette révolution."

Le couple Mitterrand s’était séparé au printemps 1993. Le Président avait alors quitté le domicile conjugal pour vivre avec Anne Pingeot et leur fille Mazarine, qu’il logeait aux frais de la République. En 1994, Danielle Mitterrand vécut stoïquement l’officialisation de l’existence de la fille cachée de son mari. Deux ans plus tard, elle stupéfia la France entière en acceptant la présence des Pingeot aux funérailles de son époux, et en étreignant Mazarine au cimetière de Jarnac.

Son mari décédé, Danielle Mitterrand poursuivit ses engagements internationaux. On la vit notamment aux côtés des Tibétains et des zapatistes du sous-commandant Marcos, au Chiapas mexicain.

Ces dernières années, ses prises de position publiques se faisaient plus rares, mais elles n’étaient pas rarement retentissantes.

Ainsi, en 2004, elle suscita un certain tollé, y compris au PS, quand, ulcérée par le placement en détention provisoire de son fils Jean-Christophe - dont les ennuis judiciaires ne faisaient que commencer -, elle rebaptisa "rançon" la caution exigée pour sa remise en liberté. Nouvel émoi en 2005 : elle, la veuve du Président du traité de Maastricht, milita pour le Non au référendum sur la Constitution européenne, un texte qu’elle jugeait indignement "libéral" . Et, depuis 2007, elle ne manquait pas une occasion de dire son mépris pour "les amis de passage" : ces socialistes ayant succombé à l’"ouverture" sarkozyste. Du coup, à droite, on n’hésitait pas à dénoncer, à mots à peine couverts, son "sectarisme" .

De longue date, Danielle Mitterrand avait pris ses distances avec le PS, dont elle n’était plus adhérente. En 2010, de passage à son université d’été, à La Rochelle, elle était venue saluer les Jeunes socialistes, mais avait interdit la présence d’"éléphants" du parti à ses côtés, bien décidée à ne pas se laisser récupérer. "Je suis libre, je ne me sens proche de personne" , avait-elle expliqué. Pareillement, le mois dernier, elle avait décliné l’invitation à dire pour qui elle voterait aux présidentielles de 2012, s’abstenant donc de soutenir explicitement François Hollande.

"Je suis une femme libre !" , avait-elle alors asséné. Pour une énième, et donc pour une dernière fois.