Les journalistes qui se trouvaient à bord des bateaux de sauvetage des ONG, au large de la Libye dimanche dernier, ont été les témoins d’un exode historique. "C’est une scène incroyable, je n’ai jamais vu cela", raconte Paraic O’Brien, le correspondant de Channel 4, une télévision britannique. "Deux bateaux dotés d’un double pont chargés de migrants, environ mille quatre cents personnes, deux embarcations de bois avec six cents migrants, et des dizaines de bateaux gonflables… Partout ou je regarde, je vois des bateaux", ajoute le journaliste sur les réseaux sociaux. 

Ce témoignage est confirmé par les chiffres. Entre dimanche et mardi, 12 500 migrants ont débarqué dans les ports siciliens et du sud de la botte italienne.

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Pour Rome, la coupe est pleine. "Notre ambassadeur près de l’Union européenne a informé personnellement le commissaire européen en charge de l’Immigration, Dimitris Avramopoulos, que les vingt-deux navires qui sont engagés dans ces opérations de secours et qui se dirigent vers les ports italiens représentent un signal pour l’Italie", a expliqué le ministre de l’Intérieur Marco Minniti. " Un signal clair" , a précisé M. Minniti : "Les limites du supportable sont atteintes, si aucun signal concret de solidarité de la part des autres pays de l’Union européenne ne nous parvient, l’Italie ne sera plus en mesure de garantir l’arrivée dans ses ports des bateaux qui ne font pas partie des missions européennes."

Pour Rome, la cote d’alerte est atteinte

En clair, les bateaux des ONG qui secourent les migrants en mer ne pourront plus débarquer les migrants dans les ports italiens, contrairement aux embarcations qui font partie des opérations menées par l’agence européenne Frontex. L’Italie a accueilli 181 000 migrants en 2016, et déjà plus de 75 000 depuis le début de 2017.

"Nous ne nous sommes jamais défilés et nous ne le ferons jamais face au devoir humanitaire" , a assuré Paolo Gentiloni, le président du Conseil des ministres. "Mais nous demandons de l’aide et des ressources pour travailler en Libye et sur les programmes de relocalisation des migrants dans les autres pays européens. Certains pays de l’Union doivent arrêter de détourner la tête face à une telle urgence", a-t-il insisté lors de la réunion de préparation du sommet du prochain G20.

L’Italie se sent abandonnée

"Nous comprenons les inquiétudes de l’Italie et nous soutenons son appel à un changement de la situation", a déclaré, jeudi, Natasha Bertaud, porte-parole de la Commission européenne. Non sans ajouter : "Tout changement de politique devrait être discuté avec les autres Etats membres et communiqué correctement aux ONG qui utilisent ces bateaux pour qu’elles aient le temps de se préparer."

Mais malgré ces paroles, et la promesse d’une discussion sur la question lors de la prochaine rencontre des ministres européens de l’Intérieur à Tallinn, le 6 juillet prochain, l’Italie semble cette fois prête à mettre ses menaces à exécution. La population comprend de moins en moins que les bateaux des ONG ne débarquent jamais les migrants dans les ports de Malte ou de Croatie. De plus, malgré les promesses du président Emmanuel Macron d’aider concrètement l’Italie, la France a refoulé mardi, plusieurs centaines de migrants qui tentaient de passer la frontière à Vintimille.

Les ONG visées

En 2013, après le naufrage d’un bateau et la mort de 336 migrants, au large de Lampedusa, le gouvernement italien avait lancé l’opération Mare Nostrum. Les bateaux de la marine militaire sillonnaient le canal de Sicile pour sauver les migrants, ils ont recueilli plus de 100 000 personnes, le coût de cette opération s’élevait à 9 millions d’euros par mois, totalement pris en charge par le trésor italien.

En novembre 2014, l’Italie demandait de l’aide au reste de l’Europe et Mare Nostrum se transformait en opération Triton. Mais depuis l’an dernier, ce sont les ONG qui ont pris le relais, et la présence des bateaux au large de la Libye a soulevé de vives critiques, certains estimant que ces nombreux bateaux incitent les passeurs à mettre les migrants à la mer, convaincus qu’ils seront sauvés.

Un procureur italien a même ouvert une enquête judiciaire, estimant que les ONG avaient des liens avec les passeurs libyens. Sans avancer de preuve concrète.