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Une poignée de députés bruxellois et d’universitaires belges ont protesté jeudi devant le palais de justice d’Istanbul contre les poursuites judiciaires qui pèsent sur quatre intellectuels turcs qui ont signé il y a un an une pétition plaidant la reprise des pourparlers de paix avec les Kurdes dans le sud-est du pays. « Nous sommes venus vous soutenir dans votre combat pour les droits de l’homme et la liberté », a dit Simone Susskind (PS). « Nous témoignerons à Bruxelles de votre combat et de votre détermination » a promis André du Bus (CdH) sur la grande esplanade du Palais de justice, battue par le vent glacial venu du Bosphore.

Une centaine d’universitaires turcs étaient présents, devant quelques médias alternatifs en ligne et en l’absence des médias turcs les plus importants, désormais soit fermés, soit rangés dans le camp gouvernemental. Plusieurs diplomates étrangers étaient venus observer ce procès emblématique des dérives du pouvoir tenu d’une main de fer par Recep Tayyip Erdogan. Dans la petite délégation belge figuraient également le député Fabian Maingain (Défi), le philosophe Thomas Berns (ULB) et Amandine Thiry (Université de Gand). Parallèlement une minute de silence a été observée devant la faculté de droit de l’UCL, à Louvain-la-Neuve, en présence d’une centaine de personnes.

Les quatre universitaires turcs sont poursuivis pour avoir présenté, lors d’une conférence de presse, cette pétition lancée le 11 janvier 2016 alors que la guerre avait repris entre l’armée et le PKK kurde. « Nous avions des informations sur des villages détruits, des enfants morts, des cas de torture » , plaide Alper Acik, professeur de psychologie à l’université Özyegin d’Istanbul. « Nous demandions que toute personne qui ait commis des actes répréhensibles soit poursuivie et que les pourparlers de paix reprennent ».

Quelques jours plus tard, le président Erdogan les a déclarés « traîtres à la patrie » et a promis de s’occuper personnellement de ces contestataires. Mais le 22 janvier, plus de 2.200 personnes avaient déjà signé la pétition. Après une deuxième conférence de presse, les quatre perturbateurs ont été arrêtés, jetés en prison, puis libérés non sans avoir été inculpés de « propagande pour terrorisme » et d’ « insulte à la patrie ».

Seule la deuxième prévention a finalement été retenue. Elle s’appuie sur l’article 301 du code pénal turc, qui avait fait l’objet d’une longue négociation avec l’Union européenne en raison de son caractère très politique. Dans sa version finale, un juge turc ne peut condamner pour « insulte à la patrie » qu’avec l’accord du ministre de la justice.

Or ce dernier n’a toujours pas donné son feu vert aux poursuites contre les quatre universitaires, deux femmes et deux hommes. D’audience en audience, l’affaire est reportée, et cela a encore été le cas jeudi. La foule se pressait, debout, dans le petit tribunal. L’avocate des universitaires a invoqué la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme réprouvant tout procès lié à la liberté d’expression et demandé l’arrêt des poursuites. Le juge n’a dit qu’une seule phrase : l’affaire est reportée au 30 mars prochain.

Dans un pays placé en état d’urgence depuis la tentative de coup d’état en juillet, l’affaire des universitaires peut paraître dérisoire. Mais elle est symptomatique des pressions extraordinaires qu’exerce le pouvoir depuis plusieurs mois sur les contestataires. Cent-quarante deux universitaires ont été licenciés après avoir signé cette pétition. Un procureur a également ouvert un dossier contre 2.000 signataires et fait traîner les choses. Certains universités de prestige comme Galatasaray, financée en partie par la France, n’ont pas connu de purges, dans d’autres, comme celle de Kocaeli près d’Istanbul, on a assisté à des nettoyages en règle, soutenus par la direction. Près de 3800 universitaires ont par ailleurs été remerciés depuis le coup d’état. Une épée de Damoclès pèse sur chacun. « Chaque fonctionnaire vit cela comme un stress en se demandant s’il figurera dans la prochaine liste des licenciés publiée par le moniteur officiel turc », explique un sympathisant.

L’ULB a décidé de financer deux chaires universitaires pour accueillir des professeurs ou chercheurs licenciés en Turquie.