Entretien Arnaud Vaulerin

Sociologue à l’université Sophia de Tokyo, Muriel Jolivet s’est spécialisée dans l’étude de la société japonaise depuis une trentaine d’années. Elle a notamment signé "Japon, la crise des modèles" (Picquier) sur l’univers des jeunes Japonais.

Comment expliquer que la sexualisation des enfants semble plus importante au Japon qu’en Occident ?

Au Japon, il existe une sorte d’innocence autour de l’enfant. Le célèbre manga "Crayon Shin-chan" raconte l’histoire d’un petit garçon de maternelle. Pour nous, Occidentaux, il est surprenant qu’il soit toujours en train de se déculotter pour montrer ses fesses aussi bien en famille qu’à l’école. Tout cela est exposé avec une innocence désopilante. Dans les bains publics ou dans les sources chaudes, des garçonnets de 10-11 ans accompagnent parfois leur mère dans la section des femmes. Les Japonais ne voient pas où est le problème, car on prend son bain en famille sans aucune gêne ni ambiguïté.

D’où vient cette innocence ?

Pour les Japonais, cette innocence est naturelle. Ce qui est troublant pour nous, qui sommes influencés par Freud et par nos valeurs judéo-chrétiennes, ne l’est pas nécessairement ici où l’absence de concept de péché dédramatise. Tout ce qui évoque l’inceste est tabou en Occident. Ici, il existe bien sûr aussi, mais avec moins de rigidité, comme en témoignent les romans de Junichirô Tanizaki qui baignent dans une atmosphère plutôt ambiguë. Après la naissance d’un enfant, il est fréquent que le père quitte la chambre conjugale pour que la mère allaite le nouveau-né. L’enfant est alors tellement en symbiose avec sa mère qu’il n’a aucune raison de "tuer son père" pour se l’approprier, ce qui, soit dit en passant, remet en question l’universalité du complexe d’Œdipe. J’ai vu des enfants dans des lieux publics plonger la main dans le corsage de leur mère pour tripoter ses seins sans que cela n’ait l’air de gêner quiconque. Pour nous, ce geste est troublant de par sa dimension érotique qui ne le rend pas anodin.

Pourquoi est-ce accepté au Japon ?

Il y a d’abord l’infantilisation de la femme. On aime les femmes enfants et petites filles. Beaucoup jouent sur ce registre ou en rajoutent, même si elles sont loin d’être aussi innocentes qu’elles s’en donnent l’air. Ensuite, il y a un mélange entre ce qui est mignon et ce qui est érotique. Les frontières sont floues. Leur public compte nombre d’"otakus" (hommes avec des difficultés relationnelles se réfugiant dans des univers fictifs ou virtuels, NdlR) d’une quarantaine d’années. La petite fille mignonnette qui leur montre sa culotte le fait de manière presque innocente.

Au fond, en quoi nos visions diffèrent-elles vraiment ?

En Occident, on a plus le souci de protéger les enfants car on les trouve à juste titre vulnérables face aux risques d’agression. Cette peur est beaucoup moins ressentie au Japon où les enfants circulent librement et vont tout seuls à l’école. Prenons l’exemple du phénomène de la prostitution lycéenne. Les filles interrogées à la télévision ne voyaient pas où était le mal : elles donnaient du plaisir et étaient rétribuées. Chacun y trouvait son compte. Des affiches ont été placardées à Osaka pour préciser que la prostitution lycéenne était un acte criminel. Pour nous, c’est clairement de la pédophilie. Dans l’archipel, il faut le préciser pour qu’on en prenne conscience.

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