Entourés de leurs proches parents et amis, qui sont chargés de recueillir les petites enveloppes rouges renfermant la contribution financière de chaque convive, les cinq couples de jeunes mariés se sont réparti l'espace, sur le perron, pour accueillir leurs nombreux invités.

La tradition est ici un peu particulière : à chaque homme qui se présente, le gendre offre une cigarette, que la bru s'empresse d'allumer avec un briquet. Bien peu refusent le présent. Il est vrai que la cigarette au bec ne dégrade pas la mise des participants à la noce. Il n'y a sans doute qu'en Chine que l'on peut se rendre à un mariage vêtu d'un short et d'un T-shirt. Dans un pays où tout change et très vite, le tabagisme est sans doute un des rares atavismes indéracinables. Lorsqu'on s'inquiète de savoir s'il est permis de fumer quelque part, on s'entendrait volontiers répondre que ce n'est pas seulement permis, mais obligatoire. Les panneaux "Interdit de fumer" qu'on aperçoit parfois dans les restaurants semblent devoir être rangés au rayon des accessoires inutiles, au même titre que les lampes de secours ou les... détecteurs de fumée.

Interpellée parce que les clients grillent cigarette sur cigarette en ignorant superbement l'interdiction placée au-dessus de leurs têtes, l'employée d'un hôtel n'est nullement embarrassée pour expliquer que les gens ont gardé ici l'habitude de fumer et qu'il n'y a rien à faire. La Chine, dans le domaine du tabagisme, bat aussi des records. Elle compte quelque 350 millions de fumeurs et, estime-t-on, 460 millions de fumeurs indirects - il est effectivement difficile d'échapper à la fumée de cigarette : même à l'hôtel, les chambres non fumeurs n'existent que rarement. Dans une ville comme Pékin, c'est un habitant de plus de quinze ans sur cinq qui s'adonne au tabac. La pratique se répand d'ailleurs chez les jeunes. Les statistiques récentes révèlent 15 millions de fumeurs réguliers et 40 millions de fumeurs occasionnels parmi 130 millions d'adolescents.

La publicité pour le tabac est interdite dans les médias, mais aussi dans les cinémas, les salles d'attente et les stades depuis une loi de 1994, mais les films et les séries télévisées glorifient des héros qui fument. L'image du fumeur ainsi véhiculée lui prête tempérament sportif, réussite professionnelle, indépendance d'esprit - toutes caractéristiques que les Chinois associent à la modernité. Phénomène qui interpelle les autorités, les jeunes filles sont de plus en plus nombreuses à fumer.

L'âge de la première cigarette est par ailleurs particulièrement bas puisque les enfants commencent parfois dès dix ans. Le marché du tabac en Chine représenterait 500 milliards de yuan (50 milliards d'euros), c'est dire son importance économique, en termes d'emplois, mais aussi de recettes fiscales (un tiers des entreprises chinoises qui paient le plus d'impôts sont actives dans ce secteur). Nul n'ignore, cependant, le revers de la médaille et le coût du tabagisme en dépenses de santé publique. Cent millions de décès Un million de Chinois mourraient chaque année de maladies liées au tabac (une estimation délicate, cependant, dans un pays où la pollution et les conditions de travail ont aussi leur incidence sur les infections pulmonaires). D'ici à 2050, si rien n'est entrepris, ce sont 100 millions de décès qui devraient frapper la tranche d'âge des 35-70 ans, prédit le gouvernement. Des campagnes d'éducation sont menées depuis longtemps.

Elles donnent en exemple des personnalités du sport ou de la culture, et utilisent tous les moyens de communication, y compris les timbres-poste, dans un pays où la philatélie reste un passe-temps très prisé.Des mesures plus coercitives ont été prises, comme l'interdiction de fumer dans les lieux publics de certaines grandes villes, dont Pékin, où elle est en vigueur depuis 1996. Les amendes sont relativement lourdes compte tenu du niveau de vie chinois (10 yuan - 1 euro - pour les particuliers et jusqu'à 5 000 yuan pour les collectivités), mais ne semblent pas suffisamment dissuasives.

Une récente enquête du "Quotidien de la Jeunesse" indique que 95 pc des personnes interrogées sont favorables à une extension de l'interdiction de fumer ; 65 pc se prononcent pour des règlements plus explicites, 50 pc pour le renforcement des sanctions et 48 pc pour l'envoi d'un plus grand nombre d'inspecteurs sur le terrain. Cette expression d'une intolérance grandissante à l'égard des fumeurs contraste singulièrement avec la pratique sociale en Chine où la cigarette demeure un outil de relations publiques. On entame une conversation en proposant une cigarette, on sollicite une faveur en offrant un paquet, on attire le chaland dans un restaurant ou un magasin en distribuant sans compter. L'éventail des prix facilite de telles libéralités puisqu'il existe des marques chinoises pour tous les goûts et toutes les bourses, le paquet le moins cher coûtant à peine 4 yuan (0,40 euro).

Dans un système où le plus petit service se monnaie, tout cadre qui jouit d'un tant soit peu d'influence ne doit jamais acheter ses cigarettes, il les reçoit. Et s'il ne fume pas, il peut toujours s'en défaire auprès de ces buralistes spécialisés dans la revente des cigarettes offertes. La cigarette vient enfin au secours de ceux qui ne boivent pas. Lors des banquets, il faut répondre aux innombrables toasts qui sont portés d'un bout à l'autre du repas et celui qui ne supporte pas l'alcool a le loisir de sortir une cigarette plutôt que de vider son verre de moutai ou de cognac.

Si ces pratiques sont loin d'être remises en cause, elles font aujourd'hui débat, au moins dans la presse et au sein de la jeunesse urbaine. Fumer en public et nuire ainsi au confort et à la santé des autres est un comportement qui ne va plus de soi. La réflexion s'inscrit dans un questionnement plus général sur le civisme et les normes de la vie en société, alors que les réformes économiques des trente dernières années ont rendu celle-ci plus compliquée.

D'égoïstes enfants uniques

Le relâchement du contrôle exercé naguère par l'appareil communiste facilite, en effet, les attitudes individualistes. L'argent procure à ceux qui se sont enrichis un sentiment de supériorité qui confine souvent à l'arrogance et au mépris (les automobilistes en font la démonstration quotidienne en paraissant ne se soucier aucunement des piétons qu'ils écraseraient bien volontiers si cela ne devait pas abîmer leur véhicule ou retarder leur déplacement). La politique de l'enfant unique a mis sur le marché une génération d'égoïstes pourris gâtés qui n'ont pas appris à partager et à composer.

L'élan de solidarité qui a suivi le tremblement de terre du Sichuan, en mai dernier, a redonné des raisons d'espérer dans les qualités morales du peuple chinois. Plus de 60 milliards de yuan (6 milliards d'euros) ont été collectés à travers tout le pays et, trois mois après la catastrophe, l'effort ne semble pas s'être relâché. L'événement n'a pas seulement incité les Chinois à mettre la main au portefeuille, mais il les a amenés aussi à méditer sur leurs valeurs. Le cas d'un enseignant, Fan Meizhong, qui a préféré sauver sa peau plutôt que de secourir ses élèves et dont les journaux n'ont cessé de dénoncer la lâcheté en le surnommant "Fan-le-Coureur", nourrit ainsi le débat sur le courage et la responsabilité sociale.

D'aucuns craignent, toutefois, que la réponse apportée au séisme de Wenchuan soit aussi exceptionnelle que la tragédie elle-même. La couverture médiatique sans précédent (jamais la presse n'a joui d'une telle liberté en Chine pour montrer l'ampleur des dégâts et la détresse des victimes) a certainement contribué à remuer les consciences, tandis que le contexte des Jeux olympiques imposait une réaction "patriotique".

Dans les circonstances plus ordinaires de la vie quotidienne, il est moins évident effectivement d'amener le Chinois moyen à se soucier d'autrui, qu'il s'agisse de ne pas fumer, de céder sa place dans un bus à une femme enceinte ou une personne âgée, de ne pas utiliser son téléphone portable en n'importe quelle circonstance (y compris pendant un concert classique). Des progrès sont indéniables quand on se rappelle, par exemple, les bousculades homériques qui accompagnaient naguère l'utilisation des transports en commun, mais le chemin reste d'autant plus long que la population n'a pas toujours les bons modèles sous les yeux. Dans le centre de Nanning, un gigantesque panneau de propagande réunit, sur fond de paysage futuriste, Mao Zedong, Deng Xiaoping et Jiang Zemin. Trois fumeurs invétérés...