Pour célébrer, le 1er septembre prochain, le 40e anniversaire du coup d’Etat qui le porta au pouvoir, le leader libyen Mouammar Kadhafi a reçu deux cadeaux diplomatiques sans lien apparent l’un avec l’autre, mais dont la coïncidence n’est pas pour autant le fruit du hasard. Car tant la libération d’Abdelbaset Ali Al-Megrahi en Ecosse que les excuses du président suisse Hans-Rudolf Merz à Tripoli projettent l’image d’une Libye redevenue non seulement respectable, mais aussi respectée, sinon redoutée, sur la scène internationale - au moment où elle va présider, pour un an, l’Assemblée générale des Nations unies.

La libération, jeudi, de l’ex-agent libyen condamné à la prison à perpétuité en 2001 pour l’attentat de Lockerbie perpétré trois ans plus tôt est particulièrement éloquente. Sans doute l’homme souffre-t-il d’un cancer en phase terminale et certaines sources ne lui donnent plus que quelques mois à vivre. Il n’empêche que la "compassion" exprimée par les autorités écossaises n’a pas été interprétée comme telle à Tripoli, où M. Al-Megrahi a été accueilli en héros "qui mérite le respect".

Cet accueil a provoqué un profond embarras à Londres, où le secrétaire au Foreign Office, David Miliband, a parlé d’un spectacle "extrêmement affligeant, extrêmement pénible". Aux Etats-Unis, où le président Obama avait d’emblée qualifié d’ "erreur" la libération anticipée du terroriste et vainement appelé les autorités libyennes à la retenue, la presse n’hésite pas à dénoncer un "second Lockerbie". Les familles des victimes du Boeing de la Pan Am dont la destruction, au-dessus de la localité écossaise de Lockerbie, fit 270 morts en 1988, se disent indignées, un sentiment partagé par les proches des victimes d’un autre attentat imputé à la Libye, celui contre le vol Brazzaville-Paris d’UTA qui fit 170 morts l’année suivante.

Aux yeux des Libyens, cependant, déployer le tapis rouge pour Abdelbaset Ali Al-Megrahi revenait à rendre aux Occidentaux la monnaie de leur pièce. N’avaient-ils pas accueilli triomphalement les infirmières bulgares que le pouvoir libyen accusait d’avoir inoculé le virus du sida à quelque 400 enfants libyens et qu’il avait incarcérées, de même qu’un médecin palestinien, de 1999 à 2007 ? Pour la Libye, M. Al-Megrahi n’était somme toute qu’un prisonnier politique.

C’est également une humiliation que le chef de l’Etat libyen voulait laver dans les relations de son pays avec la Suisse. Humiliation nationale, mais aussi personnelle, en l’occurrence, puisqu’on n’avait jamais digéré, à Tripoli, que la police helvétique ait pu garder à vue à Genève, en juillet 1988, un des cinq fils du dirigeant libyen, Hannibal Kadhafi, et son épouse, que des domestiques accusaient de mauvais traitements, accusation a priori fort peu invraisemblable compte tenu des antécédents du plus incontrôlable des enfants Kadhafi.

Sans même être reçu par Mouammar Kadhafi (mais par son Premier ministre, Baghdadi Mahmoudi), le président suisse a présenté jeudi, lors d’une visite impromptue à Tripoli, des excuses pour "l’arrestation injuste" du couple libyen, un incident qui fut, à ses yeux, "tragique". Aussi "tragique" en tout cas que les mesures de rétorsion économiques que les Libyens prirent alors : suspension (au moins partielle) des livraisons de pétrole et retrait de quelque cinq milliards d’euros déposés dans les banques suisses, tandis que les exportations de la Confédération vers la Libye chutaient de 70 %. Si, comme le constatait vendredi la presse locale, l’honneur suisse a été foulé au pied par M. Merz, celui-ci peut espérer avoir rouvert les portes du marché libyen aux entreprises helvétiques.

Sans doute les relations entre Berne et Tripoli ne pèsent-elles pas d’un poids excessif sur la scène mondiale, mais la réconciliation inconditionnelle forgée par le président helvète n’est pas sans rappeler l’empressement manifesté par les Français, entre autres, pour entretenir des rapports cordiaux avec la Libye. Il est vrai qu’en renonçant officiellement à soutenir les rébellions et le terrorisme comme à poursuivre une production d’armes de destruction massive, ce pays s’est refait une virginité. Président en exercice de l’Union africaine, cet Etat pétrolier est, en outre, un acteur clé pour la résolution des conflits sur le continent africain où Kadhafi jouit d’un prestige proportionnel aux réserves libyennes de devises.