Interview

En proposant ce week-end de retirer près de 250 soldats à l’aéroport de Kaboul en 2012, le ministre de la Défense Pieter De Crem (CD&V) a créé la surprise. Il a aussi fait l’inverse de ce que Dirk Van der Maelen (SP.A, opposition) plaide depuis des mois : le retrait dès l’an prochain des six F-16 belges à Kandahar et des soldats belges basés à Kunduz.

Le 1er juin dernier, le député socialiste flamand, spécialiste des questions internationales et principal critique du ministre de la Défense, a demandé à André Flahaut le premier débat de fond sur l’Afghanistan et un vote en plénière à la Chambre. "La Libre Belgique" l’a interrogé lundi.

Votre réaction à la proposition De Crem ?

Un peu surpris après ce qu’il nous avait dit jeudi à la Chambre. J’avais l’impression qu’il réservait sa décision. Je n’exclus pas qu’à l’intérieur du CD&V, on en ait parlé. On sait qu’il y a une divergence d’opinion entre le ministre Vanackere et Pieter De Crem. Et puis, des élections approchent, apparemment. Un peu comme Obama. Mais ce sont des spéculations. Ce qui est vrai, c’est qu’en trois jours, le ministre de la Défense a changé d’avis.

Et sur le fond ?

Bien, mais peut mieux faire. C’est bien car enfin la Belgique commence à se retirer d’Afghanistan. Je le dis depuis des années : c’est une guerre folle et chère. Folle parce qu’elle ne pourra jamais être gagnée. Et chère puisqu’elle a coûté aux Etats-Unis au moins 1 500 milliards de dollars en dix ans et, à la Belgique, plus de 100 millions d’euros ces deux dernières années. Pour très peu de résultats. Le but initial était de neutraliser al Qaeda. Mais depuis la mort de Ben Laden, il est plus clair encore qu’al Qaeda est basé non pas en Afghanistan mais au Pakistan.

Se retirer, n’est-ce pas baisser la garde contre le terrorisme ?

Je suis pour combattre le terrorisme. Mais al Qaeda n’est plus en Afghanistan, et les talibans n’ont jamais constitué une menace externe. Ils n’ont jamais eu d’autres ambitions que de dominer leur pays. Quand Pieter De Crem a décidé d’envoyer des F-16, il a choisi malheureusement l’option militaire. En 2008, Henry Kissinger avait plaidé pour une refonte de la stratégie afghane. En lieu et place du rêve de Bush et des néoconservateurs d’un nouvel Etat centralisé à Kaboul, avec un président - ce qui ne marche pas - Kissinger plaidait pour une organisation qui tienne compte des différences régionales et claniques du pays et pour des négociations avec les pays de la région.

Adepte de Kissinger ?

C’est un réaliste. Quand on voit ce que les Etats-Unis ont obtenu en dix ans, il faut pouvoir reconnaître que cela ne va jamais marcher. Je constate que même aux Etats-Unis, il y a deux écoles. Ceux qui prônent des combats pendant encore deux étés contre les talibans. C’est surtout l’école de l’establishment militaire, du Pentagone. Et puis il y a ceux, surtout des démocrates comme Joe Biden, qui estiment qu’il faut discuter avec les talibans. C’est mon école.

Des militaires disent pourtant aussi qu’il faut négocier avec les talibans…

Pour moi, c’est un prétexte pour pouvoir continuer les actions militaires. Je ne crois pas à l’idée de renforcer la pression militaire pour forcer les talibans à négocier.

De Crem, quelle école ?

Quand on voit la décision de M. De Crem, on s’aperçoit qu’il maintient les missions de combat de l’armée belge, à Kandahar et à Kunduz. Il propose de retirer les troupes qui protègent l’aéroport de Kaboul. Je propose de commencer avec le retrait des F-16 parce qu’ils bombardent et renforcent, par les victimes civiles que les frappes entraînent, le recrutement des talibans. C’est une partie du problème au lieu d’être la solution. Les talibans sont plus forts que jamais.

Est-ce que vous croyez qu’il est possible de négocier avec les talibans ?

Parmi les talibans, il y a de vrais Afghans qui se battent dans une sorte de guerre nationaliste pour libérer leur pays. Bien sûr, il y a des fondamentalistes, mais avec les premiers, il est possible de conclure un accord politique. Beaucoup de spécialistes le disent.

Etes-vous déjà allé en Afghanistan ?

Jamais. Je ne suis pas membre de la Commission de la Défense.

C’est à vous que M. De Crem faisait allusion lundi matin à la RTBF en disant qu’il ne fallait pas écouter les gens qui ne vont pas sur le terrain ?

Lui-même n’a jamais été sur le terrain. Il a visité quelques compounds Si on ne peut s’exprimer que quand on est allé sur le terrain, alors je dois me taire. J’ai visité le Congo il y a trois ans. Est-ce que maintenant, je ne peux plus en parler ? J’ai beaucoup de contacts, je lis beaucoup.

Si après le retrait des troupes, il y avait le chaos en Afghanistan, ne seriez-vous pas le premier à dénoncer les choses ?

Comment organiser l’après-conflit ? On a jamais de garanties, mais la piste la plus prometteuse serait d’avoir un accord politique interne en Afghanistan. Et s’il n’y a pas d’accord politique beaucoup de pays européens n’auront pas la volonté de continuer en Afghanistan. Aux Etats-Unis aussi, le climat a changé : une majorité de la population est contre. (...) Certains disent que les Etats-Unis ne vont jamais quitter l’Afghanistan, pour des raisons géostratégiques, à cause de la proximité avec le Pakistan. Mais est-ce à nous, la Belgique et d’autres pays européens, d’appuyer la politique internationale dominée par des intérêts géostratégiques des Etats-Unis ?

Sur la Libye, vous avez voté pour l’intervention belge. Toujours d’accord ?

J’ai voté "pour" car il y avait respect de trois règles de base : une résolution des Nations unies, une demande de l’intérieur du pays, émanant du Conseil national de transition (CNT) et l’appui régional, dont celui de l’Organisation de la Conférence islamique et de l’Union africaine. Je suis d’avis qu’il faut continuer en Libye. Grâce à cette opération, nous avons évité une sorte de "Srebrenica 2" à Benghazi. Certes, c’est plus difficile que ce qu’on imaginait au début, mais il faut continuer. Il ne faut pas augmenter l’effort de guerre, mais donner un plus grand rôle aux négociations et assurer les fidèles de Kadhafi que s’ils quittent le pouvoir, ils auront une meilleure protection. Car certains ont été menacés par le CNT. Si on veut affaiblir Kadhafi, il faut donner la garantie à tous ceux qui le quittent qu’ils ne seront pas tués, ni par Kadhafi ni par Benghazi. Enfin, le plus crucial, c’est de préparer l’après-Kadhafi, un rôle qui selon moi doit être dévolu aux Nations unies.