CORRESPONDANT EN ALLEMAGNE

Les Allemands regarderont vers Dresde dimanche: des militants du parti NPD protesteront dans les rues de la capitale saxonne soixante ans après le terrible bombardement du 13 février 1945. Même si la grande majorité des habitants de la ville désapprouve cette tentative de récupération par les néo-nazis, l'incapacité manifeste des dirigeants de Berlin à commémorer les victimes allemandes de la Seconde Guerre mondiale profite à l'extrême droite. Redoutant le défilé de milliers de jeunes hommes chauves (vendredi, le ministre allemand de l'Intérieur, Otto Schily, a présenté un projet de loi visant à interdire les manifestations dans les endroits sensibles), Ruth Klüger, 74 ans, juive autrichienne qui a survécu à Auschwitz et a enseigné la philologie allemande en Californie, a préféré décommander le discours qu'elle devait tenir dimanche au théâtre de Dresde.

Quelques jours avant la cérémonie du soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz, les députés NPD de la Diète de la Saxe à Dresde avaient parlé de «l'holocauste des bombardements», mettant à égalité l'extermination des Juifs et les souffrances de la population civile allemande. Sans approuver cet amalgame, beaucoup d'Allemands trouvent qu'il est temps de commémorer dignement les victimes des déportations et des bombardements. Mardi, la deuxième chaîne de télé ZDF a diffusé un long métrage sur «le drame de Dresde», relatant minutieusement les trois vagues de bombardement des 13 et 14 février 1945. La ville, qui avait été épargnée jusqu'en janvier 1945, était pleine de réfugiés. L'opération «Thunderclap» («Coup de tonnerre») des Anglais et Américains provoqua un redoutable «Feuersturm», un ouragan de feu alimenté par des milliers de jerrycans remplis d'une substance ressemblant à du napalm.

Les progrès de la barbarie

Le débat sur la destruction de Dresde se concentre sur deux questions: quel a été le nombre de morts et l'opération était-elle un crime de guerre? Le problème est qu'avec des températures de 1200 degrés, beaucoup de corps se sont désintégrés en cendres. Des milliers de cadavres ont été brûlés sur un charnier sur la place du marché. La municipalité de Dresde a chargé une commission d'historiens de définir le nombre de victimes d'ici à l'été. Le chiffre le plus généralement avancé de 35000 morts est probablement sous-estimé. Pour des raisons de propagande, les Nazis avaient parlé de plus de 300000 morts.

La chaîne «Phoenix» a diffusé un débat sur le sujet: «Les bombes sur Dresde, terreur ou objectif militaire légitime?» Jörg Friedrich, auteur du fameux ouvrage «Der Brand» («L'incendie») paru il y a deux ans sur les bombardements, a rappelé que Churchill lui-même avait évoqué un crime de guerre, mais il a aussi demandé de considérer qu'à l'époque, les civils allemands souhaitaient eux aussi le massacre des civils alliés, tant la barbarie avait fait des progrès pendant cette longue guerre. Le Pr Gerhard Besier a affirmé que les experts en droit international réunis à La Haye pendant les années 20 avaient recommandé d'interdire des bombardements terrorisant la population civile, mais que ces règles n'avaient pas été adoptées par les Etats belligérants.

Les habitants, qui étaient fiers de vivre dans la «Florence sur l'Elbe» avaient cru pouvoir sortir indemnes du conflit. Ils cultivaient le mythe de la «ville innocente» . Pendant la guerre froide la RDA communiste exploita les ressentiments contre le «gangstérisme anglo-américain». Mais aujourd'hui les Saxons ont tourné la page. Le curé de la «Frauenkirche» baroque reconstruite récemment a dit: «Qui parle de la souffrance de Dresde, ne doit pas taire la culpabilité allemande» .

© La Libre Belgique 2005