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"Que 43 jeunes soient ainsi assassinés, et pas seulement assassinés, qu'ils soient brûlés dans une décharge comme des ordures, comme de la merde, c'est une immense honte pour mon pays." Écrivaine mexicaine, Elena Poniatowska trouve à peine les mots pour décrire le funeste sort réservé aux 43 d'Ayotzinapa , cette quarantaine d'étudiants enlevés puis froidement exécutés par un cartel de la région de Guerrero au mois de septembre dernier. Une exécution macabre, et une histoire au scénario presque hollywoodien - l' Happy End en moins - qui placarde à la face du monde l'image d'un Mexique tellement rongé par la corruption que le cercle vicieux ne semble jamais pouvoir prendre fin.

Pour les étudiants d'Ayotzinapa, tout a donc commencé le 26 septembre dernier. Instituteurs en devenir dans une école normale d'Iguala ouvertement d'extrême gauche, "les 43" montent dans un bus pour aller manifester. Le maire d'Iguala, effrayé par les possibles conséquences d'un tel événement pour sa vie familiale - on apprendra plus tard que sa femme est l'une des dirigeantes d'un puissant cartel local - demande à la police de "donner une leçon" aux étudiants. Trois d'entre eux sont exécutés, et les autres sont livrés aux Guerreros Unidos , un cartel de narcotrafiquants qui partage son temps entre le raffinage de drogues dures et les enlèvements. Le lendemain, un étudiant est retrouvé en ville, dépecé et les yeux crevés. Une course à l'horreur qui va crescendo quand trois membres des Guerreros Unidos avouent que les corps des étudiants kidnappés ont été brûlés sur un bûcher, dans une décharge, pendant quatorze longues heures. Les restes des corps ont fini dans une rivière avoisinante.

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Le sanglant fait divers est devenu affaire d'État. Le gouverneur de Guerrero a été démis de ses fonctions, et plus de septante personnes ont été arrêtées pour leur implication dans ce massacre. Des trafiquants, évidemment, mais aussi des policiers et des élus, globules avides d'argent d'un Mexique corrompu jusque dans ses veines : les élus sont corrompus ou infiltrés par les cartels, les policiers véreux et les gangs protégés. Le maire, lui, a fui la ville avec sa femme…

La situation est résumée à merveille par une formule du New York Times : "Parfois, les cartels contrôlent les officiels. D'autres fois, les membres des cartels sont eux-mêmes les officiels."


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Une guerre perdue d'avance

C'est l'histoire d'un Mexique qui ne parvient pas à balayer devant sa porte, tant les cadavres s’amoncellent sur le parvis. Parce que la disparition des 43 d'Ayotzinapa est loin d'être un cas isolé. "Le laxisme des autorités mexicaines dans cette affaire va au-delà de l'imaginable et montre la gravité de la situation" explique Alejandra Ancheita, lauréate du prix Martin Ennals, à nos confrères de Slate .

En 1994, pourtant, le président Salinas tente déjà une première réforme économique pour lutter contre les omnipotents chefs locaux, véritables maîtres du "Mauvais Mexique". En essayant d'ouvrir les frontières mexicaines, Salinas écope d'une rébellion armée dans la région du Chiapas, et voit le candidat à la présidence et le secrétaire général de son parti être assassinés par les cartels. Rejeté par une population effrayée, le président sera même contraint à l'exil.

Douze ans plus tard, le président Felipe Calderon donne un gros coup de pied dans la fourmilière mexicaine. Le problème, c'est qu'il n'a pas vraiment prévu d'insecticide. Une guerre ouverte avec les surpuissants cartels est ouverte, et le rapport de force est terriblement déséquilibré. En huit ans, 80.000 personnes ont perdu la vie au Mexique dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue. 22.000 autres ont disparu. Les cartels sèment la terreur, à tel point que la population finit toujours par implorer le gouvernement de faire machine arrière.


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Des trafiquants privés d'humanité

Pour contrôler l'État et les médias - 57 journalistes ont été exécutés depuis 2006 -, les cartels font dans le sanglant et le spectaculaire. Décapitations, dépeçages, mutilations, pendaisons et démembrements sont devenus les armes des narcotrafiquants pour faire régner une dictature de la peur. "Nous avons arrêté un délinquant de 19 ans qui a confirmé avoir tué plus de 200 personnes" a un jour confié le président Calderon.

Ces délinquants, ce sont souvent des membres des Maras , ces gangs armés d'Amérique centrale actifs dans le trafic de drogue. Pour "faire leur éducation", les futurs sicarios sont familiarisés dès leur plus jeune âge avec les assassinats barbares d'innocents enlevés totalement au hasard. Les tortures, viols ou autres traitements dégradants infligés par les plus anciens finissent de transformer ces "apprentis" en tueurs en puissance.

Et personne n'est épargné, pas même les hommes politiques les plus puissants. Leader d'un parti d'opposition dans la région de Guerrero, Braulio Zaragoza en a fait la funeste expérience voici quelques mois, quand il a été abattu en plein Acapulco, à la terrasse d'un restaurant.


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Un président de réformes, mais…

À la tête du pays depuis 2012, Enrique Peña Nieto tente de prendre le sillage de ses prédécesseurs. Surtout de Salinas, dont il a retenu les grandes réformes économiques en vue de lutter contre la corruption : hausse des impôts, loi de lutte contre le monopole et enquêtes dans des sociétés notoirement "pourries" comme PeMex, le géant du pétrole mexicain.

Mais la population se méfie de réformes qu'elle voit finalement peu servir ses intérêts. La démission du président a d'ailleurs été demandée à maintes reprises lors de manifestations de soutien aux 43 d'Ayotzinapa . Parce que malgré les arrestations des barons de la drogue que sont Joaquin El Chapo Guzman et Nazario El Más Loco Moreno, beaucoup reprochent à Peña Nieto de préférer les réformes économiques à un renforcement de la sécurité.

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Un renouveau qui passera inévitablement par un nettoyage des institutions publiques. Human Rights Watch recensait d'ailleurs qu'en 2013, 149 des 250 cas de disparitions au Mexique étaient entachés par l'implication d'agents de l'État.

Enrique Peña Nieto est-il l'homme de la situation? Sa femme a récemment dû revendre sa villa suite à une série de révélations. La somptueuse demeure avait été achetée par la Première Dame grâce à une entreprise privée, laquelle avait remporté un juteux marché public dans l'État de Mexico. À l'époque, le gouverneur s'appelait… Enrique Peña Nieto.

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