Correspondant au Chili

L’ombre de la DINA, la police secrète de Pinochet, plane-t-elle à nouveau sur le Chili ? Des vols ont été commis, le week-end dernier, aux domiciles de trois journalistes ayant publié des livres ou articles faisant apparaître des éléments nouveaux concernant les cas de torture et disparitions de civils pendant la dictature. Les cambrioleurs ont emporté des notebooks et disques durs contenant des informations récoltées par les journalistes durant leurs enquêtes. Qui sont-ils ?

Mauricio Weibel, ex-président de l’Association des correspondants de presse étrangère et membre actif de Reporters sans frontières, est l’auteur d’"Association illicite. Les archives secrètes de la dictature", dans lequel il démontre les liens institutionnels très forts entre la DINA et le gouvernement de Pinochet. Des hommes politiques toujours en activité, comme Alberto Cardemil, entretenaient des contacts permanents avec l’organisme de répression et établissaient des listes de défenseurs des droits de l’homme qu’il fallait tenir à l’œil.

Javier Rebolledo, quant à lui, a publié récemment "La danse des corbeaux. Le destin final des détenus-disparus" (voir "LLB" du 15/11). Ce livre raconte la vie de l’ex-majordome de Manuel Contreras (chef de la DINA) et les horreurs commises dans la caserne Simon Bolivar, un centre d’extermination au sein duquel quatre-vingts militants du parti communiste ont été assassinés. On y apprend aussi que l’homme d’affaires Ricardo Claro finançait les agents de la police secrète.

Juan Cristóbal Peña, pour sa part, est l’auteur du livre "Les fusillés", dans lequel il raconte l’attentat manqué du Front patriotique Manuel Rodriguez contre Augusto Pinochet en 1986. Il a également travaillé en tant que scénariste pour la série "Les archives du Cardinal", qui aborde le travail de la Vicaria de la Solidaridad pour sauver la vie des opposants à la dictature.

A ces trois cas, il faut ajouter les appels téléphoniques anonymes reçus par Carlos Dorat, coauteur du livre avec Mauricio Weibel, et le vol de l’ordinateur de Pascale Bonnefoy, correspondante du "New York Times", il y a un mois. Même si elle estime que le doute est raisonnable, la journaliste - connue pour ses enquêtes sur "le circuit bureaucratique de la mort" - affirme ne pas disposer pour l’instant d’éléments suffisants pour assimiler son cas à celui de ses quatre confrères.

"Un climat inquiétant"

Tous ont en tout cas entrepris des enquêtes qui pourraient indisposer les nostalgiques du régime militaire. Le travail d’investigation de ces cinq journalistes se concentre, en effet, sur la manière dont fonctionnait la répression sous la dictature, laissant apparaître le nom des bourreaux, alors que le rapport officiel de la commission nationale Vérité et Réconciliation évoquait principalement les victimes. "Il s’agit d’une situation extrêmement grave pour la démocratie , commente Mauricio Weibel, visiblement très marqué par les événements. Ceci correspond aux pires horreurs du XXe siècle et non pas à un pays qui regarde vers le futur." Pour Eduardo Contreras, l’avocat des journalistes, "la succession de tels agissements visant à occulter les liens politiques entre des agents des services secrets de la dictature et des fonctionnaires toujours en activité démontre un climat inquiétant" .

Une nouvelle fois, le Chili est rattrapé par son douloureux passé. L’année dernière, un hommage a été rendu au tortionnaire Miguel Krassnoff, ainsi qu’à Augusto Pinochet. La lenteur des procès est souvent dénoncée par les familles des disparus et beaucoup d’ex-agents de la DINA restent en liberté. Ce climat d’impunité freine donc un travail de mémoire pourtant nécessaire, alors que le pays va commémorer en 2013 les quarante ans du coup d’Etat militaire.