Un géant mondial de l’électricité, et donc du nucléaire, qui, via barbouzes, officiers à la retraite, "hackers" et autres espions à la petite semaine, aurait fait surveiller des opposants au nucléaire ? L’affaire est si énorme que, depuis des mois en France, elle agite les milieux judiciaire, industriel et associatif. Jeudi soir, elle a rebondi, paraissant du coup toujours aussi rocambolesque mais moins totalement invraisemblable.

Le groupe EDF, en effet, a été mis en examen en tant que personne morale pour complicité et recel d’intrusion frauduleuse dans un système informatique. La société est soupçonnée d’avoir couvert, voire ordonné, des opérations de surveillance, informatique notamment, concernant Yannick Jadot, ex-dirigeant de Greenpeace récemment élu eurodéputé écologiste, ainsi qu’un responsable d’une autre ONG, Sortir du nucléaire. C’est la cinquième mise en examen dans ce dossier retentissant. Depuis le printemps sont déjà poursuivis un haut responsable de la sécurité d’EDF et son supérieur hiérarchique (tous deux officiers à la retraite) ainsi que deux agents d’une officine d’intelligence économique (dont un "hacker" spécialisé dans le piratage informatique). Cette officine avait été chargée par EDF d’une mission d’ "appui opérationnel à la veille stratégique sur les modes d’action des organisations écologistes".

Jeudi soir, EDF a fait savoir qu’il contestait cette décision de justice, qui, "à ce stade, ne préjuge en rien de la responsabilité de l’entreprise". Dès l’éclatement du scandale, le géant de l’électricité avait juré ne s’être livré "à aucune opération d’espionnage". Il avait assuré avoir toujours ignoré les agissements de ses deux responsables. Estimant avoir été "victime" de leurs actes, il les avait relevés de leurs fonctions.

Les deux ONG n’en croient évidemment rien. Pour Yannick Jadot, "qu’une entreprise publique fasse appel à une officine privée et à des barbouzes pour obtenir des informations sur des opposants" est "profondément choquant". Les deux ONG réclament donc la suspension du PDG d’EDF, Pierre Gadonneix. Selon Greenpeace, "ou bien il n’était pas au courant de ces pratiques, ce qui serait très inquiétant, ou bien, comme c’est le plus probable, il l’était et c’est alors tout à fait inadmissible. Dans les deux cas, on se demande ce qu’il fait à un poste d’une telle responsabilité".

Dans un passé récent, plusieurs autres affaires rocambolesques de barbouzerie présumée ont éclaté. Dans un autre dossier, EDF a déjà été soupçonné d’avoir fait mettre sous surveillance, téléphonique singulièrement, le porte-parole de Sortir du nucléaire. L’an dernier, le patron de la filiale française de la société Taser, qui commercialise le controversé pistolet à impulsion électrique du même nom, avait été placé en garde à vue après des opérations de surveillance du leader trotskiste Olivier Besancenot, grand opposant au taser. Ensuite, ce fut le leader syndicaliste Bernard Thibault (CGT) qui découvrit un boîtier électronique suspect à proximité de sa voiture - l’enquête n’aboutit jamais.

A maintes reprises, le gouvernement a déjà annoncé une nouvelle législation, plus restrictive, destinée à "moraliser et assainir" - dixit la ministre de la Justice, Michèle Alliot-Marie - l’univers des officines privées de renseignements et des cabinets d’enquête spécialisés en intelligence économique.