Mona Makram-Ebeid est conférencière à l’université américaine du Caire et issue d’une des grandes familles égyptiennes. Son grand-père fut l’un des fondateurs du parti laïc Wafd dont la devise est : "La religion est pour Dieu, et la patrie est pour tous."

Dans le dernier sondage d’Al-Ahram, publié le 3 novembre, le Wafd est crédité de 26,2 % des intentions de vote, deuxième derrière le parti des Frères musulmans. Les Coptes sont environ 10 millions en Egypte, sur une population totale de 80 millions.

Mona Makram-Ebeid, l’armée joue-t-elle un rôle positif, neuf mois après la révolution ?

Il faut distinguer trois phases dans le rôle de l’armée. Au début, l’armée s’est trouvée à la tête d’un pays de 80 millions d’habitants sans trouver un interlocuteur sur l’échiquier politique. Aucun parti politique n’avait du poids. Les Frères musulmans se sont mis en avant quoiqu’ils n’aient pas participé au début de la révolution. Les Frères étaient le seul mouvement d’opposition pendant le régime Moubarak. Il y a eu une sorte de troc. Les Frères ont promis à l’armée d’"encadrer" Tahrir, en échange de quoi, ils obtenaient un parti politique, un membre dans le comité d’amendement de la Constitution (ils en ont eu deux) et la libération des prisonniers politiques. La rumeur circulait alors que l’armée était en tandem avec les islamistes. Après le référendum de mars, s’est ouverte une seconde phase. Il y a eu une série d’attaques contre les églises. Des attaques rapprochées, ce qui était inquiétant. La première attaque fût l’incendie d’une église, en 1972, à Khanka, sous Sadate. Et puis, en 1981, des Coptes ont été tués à El Zawya El Hamra. Au temps de Moubarak, cela a repris de plus belle et c’était le jeu que jouait l’ancien régime pour donner l’impression aux Coptes que le seul protecteur était le président de la République et qu’en contrepartie, ils lui devaient une certaine loyauté et lui assurer sa réélection. Pendant cette seconde phase, l’armée ne savait pas quoi faire. Dans l’une des églises, ils ont envoyé des salafistes pour réconcilier les gens ! Pour la première fois, les Coptes ne se sont pas laissés faire. Le 9 octobre dernier, ils ont manifesté devant le siège de la télévision au Caire à la suite de l’incendie d’une église à Assouan. Je suis allé les voir pour leur dire que j’étais très fière d’eux. Car c’était la première fois qu’ils sortaient de la sphère de l’Eglise pour demander leurs droits devant une institution gouvernementale. D’après les gens là-bas, c’est l’armée qui a tiré en premier. Je n’en étais pas sûre. C’est peut-être des gens de l’ancien régime, des miliciens. Non, m’ont-ils dit, on a vu l’armée tirer de loin sur nous (NdlR : les incidents dits de Maspero, le 9 octobre, ont fait 25 morts).

Et la troisième phase ?

C’est maintenant : manque de confiance total entre le peuple et l’armée. A Tahrir, pendant les dix-huit jours de la révolution, il y avait une grande convivialité. Les gens étaient ravis que l’armée était là. Il y avait une gratitude. L’armée était fière d’être accueillie avec beaucoup d’amour. Plus aujourd’hui.

Le vice-Premier ministre souhaite établir les principes de la Constitution avant les élections. Les Frères parlent d’“un coup constitutionnel”...

J’ai été à trois réunions préparatoires. Ces principes-là, c’est un genre de Magna Carta. Ce que nous demandons, nous les Libéraux, c’est qu’on ne puisse pas déroger à ces principes, quiconque prenne la majorité au Parlement. Nous serions tous tenus par ces principes, basés sur la citoyenneté, le droit de culte et le droit des Coptes d’être régis par leurs propres institutions religieuses.

Une sorte de constitution inchangeable ?

Voilà, et c’est pour cela que les Frères musulmans et les Salafistes attaquent le vice-Premier ministre en disant qu’il n’a aucune légitimité.

Vous restez optimiste ?

Je le veux, mais j’ai été très affectée par les incidents de Maspero. J’y vois en tant qu’Egyptienne, le danger de la scission du pays en pseudo-communautés qui ont vécu quatorze siècles ensemble pour le meilleur et pour le pire. La violence intercommunautaire est le plus grand danger auquel fait face l’Egypte aujourd’hui. Je l’ai dit à la télévision dix fois. La sécurité reviendra. L’économie reprendra. Les touristes reviendront. Mais si on ne met pas le holà tout de suite à ces incidents, cela peut vraiment dégénérer d’une manière qui va ébranler les fondements de l’Etat.

D’où votre souci de blinder les droits de la minorité copte dans cette Magna Carta ?

Non pas uniquement les droits des Coptes, mais tous les droits sociaux, économiques, antidiscriminatoires.

Est-ce que vous avez peur des Frères musulmans ?

Moi personnellement non ! Mais les Coptes sont traumatisés.