Interview Envoyé spécial à Paris

Aune semaine du premier tour de la présidentielle française, les jeux sont faits pour Jean-Marc Lech, co-président de l’institut de sondage Ipsos : le socialiste François Hollande sera président. Dans cette interview à "La Libre", il explique pourquoi. Mais tout d’abord :

Pourquoi les Français raffolent-ils du vote protestataire ?

La France entretient une mauvaise relation avec l’autorité, qu’elle soit politique, médiatique, publicitaire ou émane des chefs d’entreprise. Pourquoi ? Parce que toutes ces formes d’expression de l’autorité vivent une crise du résultat. Cette contestation date du milieu des années 70, quand les Français sont sortis des Trente Glorieuses. Celui qui l’a incarné est paradoxalement l’homme politique qui était le moins démagogue, Raymond Barre, qui a dit : je vois le bout du tunnel. On est toujours dans le tunnel ! [ ] En 2007, Nicolas Sarkozy a été élu avec l’idée de restaurer l’autorité et, au fond, de retrouver les Trente Glorieuses car celles-ci auraient été confisquées par l’esprit fainéant de Mai 68. Sarkozy recommence à parler d’autorité dans cette campagne-ci en disant que François Hollande n’a pas le niveau pour l’incarner.

Sur la société, quelle conséquence ?

Les Français deviennent infidèles dans leur consommation de biens et de services, mais aussi de médias et d’idées politiques. On est dans un zapping permanent. On le voit bien dans le domaine publicitaire, sauf pour les produits de luxe : tout ce qui est testimonial ("Faites cela car quelqu’un de connu le fait", par exemple George Clooney avec Nespresso), une posture d’autorité, disparaît de l’expression publicitaire. Cette infidélité se manifeste sans culpabilité, ce qui procure tout de suite un désir de la récidive puisqu’on n’est pas coupable. Ce qui fait que le pays est extrêmement difficile à gérer.

Internet les aide ?

Oui, puisque c’est une gigantesque machine à comparer.

L’establishment s’adapte-t-il ?

D’une certaine façon, la modestie affichée par François Hollande tient compte de cela. Parce qu’il ne promet pas de résultat. On est dans une campagne électorale où le mot-clé est le mot envie. On dit "je n’ai pas très envie de Hollande, mais il n’est pas très dangereux" et surtout "J’ai envie que Sarkozy ne gagne pas". Ce n’est pas une élection présidentielle, c’est un référendum. François Bayrou souffre de cela.

Une élection sur les personnes ?

Oui, sur les contenants et pas sur les contenus. C'est une élection de tuyaux...

On parle d’un fort taux d’abstention ?

La crise des résultats doit amener un niveau d’abstention élevé. Le niveau était à 18 % la dernière fois, au premier tour et à 28 % en 2002, au premier tour. Là on va sur au moins 25 %, et je pense qu’il est possible qu’il y en ait autour de 30 %, ce qui serait un record dans le Cinquième République. Il est possible, compte tenu du caractère référendaire, qu’il y ait une forte participation au second tour.

Le vote Mélenchon et Le Pen exprime-t-il un ras-le-bol de l’establishment ?

Les deux traits communs au vote Mélenchon et Le Pen sont le poids des jeunes gens de moins de trente ans et des ouvriers ou des petits cols blancs. Ce sont des gens qui vivent la crise. De ce point de vue, ce sont deux expressions de protestation. L’une est plus festive que l’autre. Le vote Mélenchon mélange Stéphane Hessel (Indignez-vous !) et Salut les Copains, le journal des années 60. Du reste, c’est Mélenchon qui a inventé le meeting électoral dehors, qui n’est pas dans la tradition française. Traditionnellement, le meeting est dans la salle. On va voir dimanche 100000 personnes pour Sarkozy à la Concorde et 100000 pour Hollande à Vincennes. Mais tout cela c’est Mélenchon qui l’a installé.

Mélenchon est-il dangereux ?

Non, il est trop cultivé pour être dangereux. Il est l’incarnation d’une forme de nostalgie du parti communiste. Il me fait penser à Jacques Duclos en 1969, accent rocailleux, bon orateur, c’est lui qui a inventé la formule “bonnet blanc et blanc bonnet”. Duclos, le communiste, avait fait plus de 20 % à la présidentielle. La France fonctionne très fort avec la nostalgie. Mélenchon retrouve un esprit jouissif de 1968.

Mais totalement irréaliste ?

Bien sûr. Ce qui est surprenant avec Mélenchon, c’est qu’il n’a que deux fois moins de cadres d’entreprises que Hollande dans son électorat. Ahurissant !

Mélenchon est-il la surprise de cette campagne ?

Un, l’extrême gauche est faible. Deux, l’écologie est faible. Mélenchon a capté tout cela. L’erreur stratégique des écologistes, contre l’avis de Daniel Cohn-Bendit, c’est d’avoir pensé qu’ils étaient sur une lancée électorale qui devait les amener sans difficultés à faire 11-12-13 % à la présidentielle. Mais il fallait prendre Nicolas Hulot. Les écologistes ont confondu électeurs et militants. Eva Joly, c’est un vote militant. Cohn-Bendit était un vote esthétique. Les Français votent écologiste quand ils veulent s’aimer mieux. Le Pen est créditée de 16 %.

Est-elle en embuscade ?

Je ne crois pas. Sarkozy ne s’effondre pas. La droite républicaine, qui déteste Marine Le Pen, est en quelque sorte prisonnière de Nicolas Sarkozy qui essaie de gagner la droite de la droite.

La campagne de Sarkozy ? Bien faite ?

Non. En ne voulant pas endosser le bilan, il s’est installé dans une sorte de dédoublement de personnalité. Le candidat Sarkozy de 2012 est l’opposant numéro un au président Sarkozy de 2007-12. Les Guignols de l’info l’ont remarquablement compris. Sarkozy fait une campagne essentiellement contre Hollande en disant qu’il n’a pas le niveau et que lui l’a, après avoir écarté la France de la crise de la Grèce. Mais les Français pensent que la crise financière est exagérée par les politiciens. Pour eux, la crise de la dette, c’est du pipeau. Dans leur vie quotidienne, ils vivent la difficulté du pouvoir d’achat mais pas la dette. Le mot “ressenti” – ce que je ressens – est un mot-clé pour comprendre la société française. Les médias participent à ce phénomène en multipliant les occasions pour les gens de s’exprimer et d’être vus.

Et la campagne de Hollande ?

Lui cherche à éviter de promettre et à être insaisissable pour Sarkozy. Il est très présent, suractif, se déplace beaucoup. C’est sa façon à lui d’échapper à Sarkozy. Sarkozy est péremptoire et affirmatif. Hollande est insaisissable et non démagogue.

Il refuse le combat ?

Hollande refuse le style de Sarkozy. Il veut éviter de tomber dans ce qu’il estime être le piège de Sarkozy : tous les jours, ce dernier dit quelque chose et s’en fiche si ce qu’il dit contredit ce qu’il a déjà dit. Il est dans une campagne où il multiplie les instantanéités. Le mot que Hollande utilise le plus est “cohérence”. Et il essaie “espoir”.

Quelle a été l’errreur de Sarkozy ?

En France, les élections intermédiaires sont des élections de contestation du pouvoir en place. Sarkozy a commis l’erreur de ne pas changer son gouvernement après l’échec des régionales de 2010. Aujourd’hui tous les pouvoirs sont à la gauche sauf l’Elysée. Giscard avait fait la même erreur en gardant Raymond Barre après son échec aux législatives de 1978.

Sarkozy n’aura pas assez le temps pour rattraper son retard ?

Non. C’est vrai qu’il gagne en popularité deux points par mois depuis quatre mois mais cela ne le fait arriver qu’à 40 %. En 1981, Giscard d’Estaing était à 53 % avant d’être battu par Mitterrand. Pour que Sarkozy gagne, il faut que Marine Le Pen soit en dessous de 15 % et que lui soit au-dessus de 32 % et que Hollande soit à 25 %. Ce n’est pas ce qu’on voit aujourd’hui.

Vous trouvez normal qu’il n’y ait qu’un seul débat entre les candidats, et au second tour ?

Non, mais rien n’est normal en France. Le public veut des joutes, et on ne lui en donne pas. Les grands candidats ne veulent pas discuter avec les petits. Et celui qui est favori ne veut pas discuter avec le challenger. Hollande ne peut pas se défiler. Il en fera un. Sarkozy en propose deux. Ce débat, Hollande l’abordera en tant que favori pour l’élection et Sarkozy apparaîtra comme le favori dans le débat car il apparaîtra comme plus pugnace, plus volontaire. Mais il faut qu’il se méfie d’un type comme Hollande car ce dernier a beaucoup de réparties et il a, à la différence de Sarkozy, une grande qualité séductrice dans le regard. Hollande a un regard joyeux. Il sait le faire et il en joue. Cela, c’est très bien pour la télévision.

Pour vous, tout est déjà décidé ?

Oui.

Vous vous êtes déjà trompé ?

Oui. On s’est trompé un moment sur le Parti communiste parce qu’on le sous-estimait et parce que beaucoup d’électeurs du PC pensaient qu’il ne fallait pas déclarer leur préférence car après ils iraient à la police. On a réglé la question avec le PC au début des années 80. On s’est trompé jusqu’en 2002 inclus en sous-estimant Le Pen. C’est réglé. On s’est aussi trompé en surestimant les écologistes. Aujourd’hui, les moyens de collecter l’information sont plus fiables techniquement et statistiquement. On peut faire des enquêtes par téléphone en mariant le portable et le fixe car 40 % des Français n’ont plus le téléphone fixe. Et on peut recueillir les intentions de vote avec internet.