A Mossoul, il ne reste plus qu’une vingtaine de familles chrétiennes. Certaines se sont converties à l’islam, d’autres ont payé la taxe imposée par les jihadistes de l’Etat islamique (EI). Mais la majorité a choisi de partir. Pour la première fois depuis deux millénaires, Mossoul s’est presque vidée de ses chrétiens, qui ont fui en laissant tout derrière eux. Car, en partant, ils ont été molestés, pillés, frappés, dépouillés de leur argent et leurs bijoux, de leurs vêtements et nourriture. Des passeports ont été déchirés. Des voitures confisquées. "C’est une population hébétée, errante, et qui n’a plus rien" , constate Pascal Gollnisch, président de l’association L’Œuvre d’Orient.

Une tragédie humanitaire

Les mains vides, certains ont trouvé refuge à Erbil, au Kurdistan, d’autres dans les villages voisins de Mossoul, majoritairement chrétiens. Ils ne sont toutefois pas à l’abri des difficultés. "C’est bien ça qui est tragique. Une fois que les jihadistes ont pris le pouvoir à Mossoul, ils ont coupé l’eau et l’électricité de tous ces villages. C’est une tragédie humanitaire qui a lieu actuellement en Irak" , se désole le père Sabri Anar, prêtre de l’église de Sarcelles en France, où vit une grande communauté de chrétiens originaires d’Irak.

Et pourtant, au cours du premier mois sous le règne des jihadistes, les chrétiens étaient plutôt rassurés. Selon le père Sabri Anar, "au début, ils ne se sont pas montrés menaçants. Ils ont juste imposé certaines règles, comme le fait que toutes les femmes devaient porter le voile, ou encore que l’homme et la femme ne pouvaient pas marcher ensemble dans la rue" .

Mais, petit à petit, l’EI a commencé à montrer son vrai visage. Le 1er juillet, deux religieuses et trois orphelins ont été kidnappés, avant d’être libérés deux semaines plus tard. Le vrai cauchemar commence à partir du mardi 15 juillet, lorsque les maisons des chrétiens sont taguées de la lettre "N" comme "Nazaréen" (chrétien). Le lendemain, des communiqués sont distribués dans toute la ville. "Nous leur proposons trois choix : l’islam, la dhimma (impôt payé par les non-musulmans, NdlR) et, s’ils refusent ces deux choix, il ne reste que le glaive." Les chrétiens doivent se décider avant le samedi midi. La majorité choisit la fuite.

Selon Pascal Gollnisch, les jihadistes ont su profiter de la situation fragile du pays pour s’imposer dans plusieurs zones. "À la suite de l’intervention américaine, le pouvoir est passé des sunnites, du groupe de Saddam Hussein, aux chiites, qui sont plutôt dans un esprit de revanche que d’union nationale. Les insurgés de l’EI ont pénétré dans des zones sunnites, où ils ont été assez facilement reçus, précisément parce que les sunnites se sentent brimés par l’actuel gouvernement."

Une situation prévisible

Ce groupe ultraradical applique une interprétation rigoriste des préceptes de l’islam. Selon les observateurs, l’expulsion des chrétiens correspond donc à l’objectif proclamé par l’EI de créer un Etat islamique dans les territoires qu’il a conquis. "Il était parfaitement prévisible, à terme, que l’EI demande le départ des chrétiens, explique encore Pascal Gollnisch. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi la communauté internationale n’a rien fait pour empêcher le développement de ce groupe. L’Occident fait des beaux discours vertueux sur les droits de l’homme. Mais les actes ne suivent pas."


"Nous avons alimenté le cancer jihadiste"

Christian Cannuyer, égyptologue et historien des religions, enseigne à la Faculté de théologie de Lille. Depuis 2013, il dirige l’association Solidarité d’Orient dont le but est de soutenir les chrétiens du monde arabe.

Combien de chrétiens se trouvent actuellement au Proche-Orient ?

Dans le Proche-Orient arabe, si l’on se limite à cet espace-là, en excluant la péninsule Arabique et les pays non arabes (la Turquie et l’Iran), les chrétiens représentent actuellement environ dix à douze millions d’individus. Ils sont beaucoup plus nombreux qu’il y a une centaine d’années en chiffre absolu. Mais, en termes de proportion dans l’ensemble de la population, ils ont considérablement diminué, sans que, pour autant, il faille annoncer leur disparition prochaine. En Egypte, les coptes subissent le contrecoup du déséquilibre sociétal qu’a engendré la révolution de 2011, mais la communauté n’est pas menacée en tant que telle, de même qu’au Liban, en Jordanie ou en Palestine. Cependant, il y a certains pays, comme la Syrie et l’Irak, où la situation est dramatique et où la question de la survie même de ces communautés se pose.

La discrimination fait-elle partie de la réalité des chrétiens en Orient ?

C’est très variable. Nous avons l’habitude de parler des pays arabes. On ne devrait plus utiliser cette expression. Chaque pays arabe a son histoire, son profil spécifique. La situation historique et contextuelle en Egypte n’est pas du tout celle de la Jordanie ou de la Palestine.

Epinglons un cas positif. La Jordanie est un pays où la convivialité islamo-chrétienne est remarquable et où les institutions respectent les chrétiens. Tout en n’étant pas une démocratie, tout en étant un Etat où l’Islam est la religion d’Etat et où la famille royale est de la lignée du prophète Mohamed, la Jordanie est un pays où les chrétiens sont extrêmement bien intégrés et jouissent d’un climat qui leur permet de s’épanouir. Le pays où les discriminations héritées du passé restent les plus importantes, c’est l’Egypte. Il y a un certain nombre de limitations à la citoyenneté des chrétiens qui sont très importantes, limitations dans l’exercice du culte avec la grande difficulté de construire des églises, des limitations dans l’accès aux postes de responsabilité citoyenne (gouverneur de province, doyen de faculté, etc.). En Syrie et en Irak, avant les récents événements, la situation des chrétiens était bonne s’ils se soumettaient à des régimes injustes, destructeurs et sanguinaires, qui se servaient des chrétiens comme instruments de propagande pour légitimer en quelque sorte leur politique coercitive.

La communauté internationale fait-elle assez d’efforts pour protéger les chrétiens ?

On a parfois l’impression que, dans le chef des instances politiques, il y a une sorte de frilosité à aider les minorités chrétiennes d’Orient parce qu’elles seraient par là susceptibles d’être soupçonnées de solidarité confessionnelle. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Une minorité en danger, c’est une minorité en danger, qu’elle soit chrétienne ou autre. Ce n’est pas parce que nous avons des sociétés où les idéaux de citoyenneté laïque prévalent que nous devons refuser d’aider des minorités en grand danger parce qu’elles seraient chrétiennes.

Peut-on parler d’une responsabilité de la communauté internationale en ce qui concerne l’instabilité de ces régions ?

La communauté internationale a une très lourde responsabilité, notamment en Irak et en Syrie. Au lendemain du début de la contestation qui visait le régime de Bachar al-Assad, nous n’avons pas soutenu une révolution qui, à la base, était laïque et non pas religieuse. Nous avons laissé nos alliés, nos chères monarchies pétrolières, l’Arabie Saoudite et le Qatar, gérer la situation à notre place. Et très vite, des groupuscules jihadistes comme l’Etat islamique ont infiltré d’abord la Syrie, ensuite l’Irak. De plus, nous avons laissé un trafic d’armes bénéficier à ces groupes qui ont transformé la contestation légitime du régime Assad en une guerre jihadiste. Une guerre qui est odieuse pour tous, musulmans modérés comme chrétiens. Nous alimentons même la fourniture d’armes aux rebelles en Syrie, qui bénéficient en réalité aux islamistes. Nous pêchons par léthargie, nous pêchons par aveuglement. Nous pêchons par le fait que, systématiquement, pour peu qu’un régime autoritaire soit contesté, nous appuyons aveuglément la contestation en ne prenant pas garde qu’il peut être pire que le mal qu’il entend résoudre. Il est évident qu’en alimentant aveuglément la rébellion syrienne, nous avons alimenté le cancer jihadiste. Je ne cautionne pas le régime Assad, qui était injuste, sanguinaire. Mais, nous avons opté pour le pire.