International En déclarant dimanche l’adoption de la charia comme "loi essentielle" fondant "la législation du pays", le chef du Conseil national de transition libyen Moustapha Abdeljalil a, pour bien des esprits, réveillé le spectre de l’islamisme qui sommeillait sous la chape de plomb coulée sur la Libye par Kadhafi, la même qui prévalait dans d’autres régimes autoritaires de la région. Outre que l’islam politique, et la charia en particulier, effraie les laïcs ou les progressistes, il laisse apparaître en filigrane le difficile débat de la solubilité de l’islam dans la démocratie. Du reste, tous les pays qui se réfèrent à la charia n’appliquent par ce "code de conduite islamique" dans son sens le plus rigoureux en administrant des châtiments corporels définitifs (tel celui de couper les mains aux voleurs, par exemple), comme le font notamment la république des mollahs chiites en Iran ou le royaume sunnite wahhabite d’Arabie saoudite. En Egypte, un pays qui a institué la charia comme source principale de sa Constitution il y a trente ans, l’application de celle-ci est moins extrême. La charia, qui en arabe signifie le fil conducteur dans la vie, "peut être interprétée comme loi ou voie", distingue Brigitte Maréchal, professeur d’islamologie au Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde musulman contemporain (Cismoc), à l’UCL. "La charia peut désigner soit l’ensemble des règles établies par Dieu et révélées au Prophète, soit un chemin à suivre, c’est-à-dire l’ensemble des préceptes qui sont dégagés du Coran et de la tradition prophétique, la sunna", poursuit-elle, précisant que charia découle aussi de l’ijma (l’opinion de la communauté des croyants) et du raisonnement analogique, qui permet de pouvoir évaluer une situation nouvelle sur la base de sa ressemblance avec une situation connue. Car si la charia peut inspirer la législation d’un pays, elle ne règle pas telle quelle toutes les situations de la vie. Mais il existe une tendance lourde dans le monde musulman, surtout "depuis les processus de réislamisation dans les années 70, selon laquelle la charia s’appliquerait à tout acte humain, du plus anodin au plus lourd de conséquence", dit Mme Maréchal. En Libye, les nouvelles autorités ont annoncé que "toute loi qui violerait la charia est légalement nulle et non avenue". L’actuelle loi sur le mariage et le divorce, instaurée sous Kadhafi, qui autorisait le divorce et conditionnait la polygamie, est en contradiction avec la charia. La polygamie ayant été une pratique du Prophète, comme le révèle la sunna, cette pratique serait donc à suivre. Pour elle, "les premiers signaux en provenance de la Libye sont inquiétants, car cela peut donner l’impression que le nouveau pouvoir souhaite réappliquer des fondamentaux de la culture islamique". C’est clairement un "principe directeur" d’un pays qui se définit "en tant que nation musulmane", d’après la formule de M. Abdeljalil. Mais, nuance Mme Maréchal, "il faut voir aussi comment ce référentiel à la nation musulmane ne pourrait pas être une forme de continuité par rapport à la pensée de Kadhafi. Il avait une visée expansionniste, panarabique avec une forte identité islamique, avec son livre vert, et même s’il n’a pas été toujours bien accueilli dans le monde musulman. Et puis, n’oublions pas que le modèle de Kadhafi c’était Nasser, même s’il l’a dénié. Et Nasser était très proche des Frères musulmans, qui eux sont panislamistes, avant qu’il ne les condamne et les persécute." L’impact de la charia en Libye va dépendre des rapports de force qui vont s’installer entre les personnalités religieuses et politiques. "Cela dépendra aussi du niveau général d’éducation de la population", note Brigitte Maréchal. "C’est pour cette raison que la question de la polygamie dans un Etat comme la Tunisie ne s’imposera peut-être pas en raison de l’éducation élevée de la population. En Libye, le niveau d’éducation étant moins élevé et l’occidentalisation ayant été de moindre importance, une application plus stricte de la charia pourrait se développer."