Certains donnent la mort en Syrie, d’autres donnent la vie. Dans le nord du pays, la section belge de Médecins sans Frontières (MSF) gère un hôpital avec une dizaine d’expatriés et une centaine de locaux. Il assure en zone rebelle les soins élémentaires à la population. Sage femme, Cathy Janssens, une célibataire de 29 ans, vient d’y effectuer deux missions de deux mois. Elle a mis en place une salle d’accouchement et vu défiler des centaines de femmes qui continuent malgré tout à procréer. Trois accouchements par jour ont lieu dans cet hôpital situé non loin de la frontière turque et entouré de camps de réfugiés.

Certaines femmes demandent des contraceptifs, car elles estiment que ce n’est pas le moment d’avoir des enfants, raconte-t-elle. Mais d’autres disent que la vie continue. Personne ne sait combien de temps tout cela va durer. Pour elles, donner la vie, c’est quelque chose de positif”.

Malgré tout, la guerre domine. Les nouveau-nés portent le nom d’un oncle, d’un frère ou d’un mari qui ont été tués au combat. Les filles reçoivent des prénoms en arabe comme “Plaisir” ou “Espoir”.

Quand Cathy Janssens est arrivée pour sa première mission en février dernier, la salle d’accouchement était prévue dans le coin d’une pièce. Il faisait froid. Un lit faisait office de mobilier et des rideaux assuraient une incertaine intimité. Le premier accouchement eut lieu le jour de son arrivée. Il n’y a pas de gynécologue sur place, tant et si bien que la jeune Gantoise travaillait seule, avec l’assistance d’une infirmière-traductrice syrienne et, au besoin, d’un chirurgien. Depuis, une salle a été spécialement aménagée.

“La Syrie n’était pas un pays sous-développé en matière médicale, poursuit-elle. Les gens, s’ils n’avaient pas d’argent, pouvaient être opérés gratuitement du cœur. Les mères bénéficiaient jusqu’à quatre échographies pendant leur grossesse. Tout s’est effondré. Mais quand nous avons pu faire des échographies, on voyait la joie apparaître sur leur visage. Elles voyaient leur bébé bouger”.

L’effondrement du système médical en Syrie cause un stress chez les patients, subitement privés de médicaments. “A cause des bombardements, explique Cathy, les gens ont plus souvent mal à la tête. Mais le paracétamol est difficile à trouver. Ou il faut payer une fortune. Pour les gens qui ont des maladies chroniques, comme une forte pression sanguine ou le diabète, tout a disparu. Soudainement, il n’y a plus de médicaments. Vous devenez fou, anxieux. Des choses aussi simples en Belgique, comme aller chez le docteur, deviennent impossibles”.

Même l’eau constitue un problème. Les habitants de la région creusent des puits pour trouver de l’eau plus ou moins saine. Quant au lait en poudre, utile pour les biberons, il manque cruellement. MSF en fait parvenir de l’étranger, mais pas en quantité suffisante pour nourrir tous les bébés. Dans les camps de réfugiés, la nourriture est minimale : une miche de pain, un morceau de chocolat, une bouteille d’eau par personne et par jour.

“Tout le corps est contracté”

Cathy Janssens a elle-même expérimenté la peur, tenace, qui envahit le corps quand un bombardement se rapproche. L’hôpital de MSF n’a apparemment pas été la cible de tirs, mais les bombes sont tombées très près. “La deuxième fois, c’était vraiment proche, se souvient-elle. Je n’ai pas pu dormir pendant une semaine. Sur le coup, mon estomac était totalement noué. Tout le corps est contracté comme un seul muscle. J’ai compris pourquoi il y avait autant d’avortements, mais aussi de prématurés”.

Depuis son retour, la sage-femme a besoin de parler auprès de sa famille et de ses amis. “Les gens ne comprennent pas par quoi nous sommes passés. Mais le fait qu’ils m’écoutent me fait du bien”, souligne-t-elle.

Le virus des missions l’a cependant prise. Dans quelques semaines, elle partira pour la province de Khost en Afghanistan où un hôpital de MSF enregistre près d’un millier d’accouchements par mois. Là aussi la vie continue.