Balkans Correspondants dans les Balkans

Depuis le début de la guerre, une douzaine au moins de volontaires venus des Balkans sont tombés en Syrie. Les derniers "martyrs" recensés étaient originaires de Novi Pazar, dans le sud de la Serbie. Ces deux jeunes hommes, qui avaient pris les noms d’Abu Merdi et Abu Bera, sont morts au combat à la mi-mai. Abu Merdi laisse une femme, quatre filles et un fils. Au pays, Abu Bera s’appelait Eldar Kundakovi. Sa famille, originaire de Novi Pazar, a fait paraître une annonce de décès dans les journaux, expliquant que le jeune homme était tombé "sur la voie d’Allah" le 14 mai, dans sa vingt-septième année.

Selon les médias locaux, cinquante volontaires de Bosnie-Herzégovine et cent autres du Kosovo serait déjà partis pour la Syrie Des chiffres impossibles à vérifier. "C’est quand un décès est annoncé par la famille que l’on peut être certain du départ d’un islamiste sur le front", soupire le journaliste sarajévien Esad Hecimovic, spécialiste de l’islam radical en Bosnie. A ce jour, cinq volontaires originaires d’Albanie, un de Macédoine, deux de Bosnie-Herzégovine, deux du Kosovo, deux du Sandjak de Novi Pazar et deux de la vallée de Presevo, cette petite région majoritairement albanaise du sud de la Serbie, seraient morts en Syrie.

Différents parcours

Muaz Ahmeti, 23 ans, venait de Veliki Trnovac, un des plus gros villages de la vallée de Presevo, dont l’imam est un disciple déclaré d’une version rigoriste de l’islam. Avant de s’engager, le jeune homme étudiait depuis deux ans la théologie au Caire. La famille a publié un avis de décès le 20 mars dernier.

Certains parcours sont plus surprenants, comme celui du wahhabite bosnien Bajro Ikanovic, originaire de Hadzici, non loin de Sarajevo. Blessé à la jambe dès son arrivée en Syrie, il aurait, selon l’hebdomadaire "Dani", refusé d’être rapatrié en Bosnie. En effet, l’homme est tout sauf un inconnu : fin 2005, il était arrêté en possession de vingt kilos d’explosifs, condamné à huit années de prison pour "terrorisme", avant d’être libéré pour "bonne conduite" aux deux tiers de sa peine. Avant sa conversion à l’islam radical, Bajro Ikanovic était également connu comme un petit dealer, qui aurait accumulé de lourdes dettes auprès de puissants parrains locaux de la drogue. De quoi préférer le confort très relatif d’un hôpital syrien à un retour précipité au pays.

Trois mille euros de pécule

Depuis les Balkans, rien n’est plus simple que de rejoindre la Syrie. Toutes les grandes villes de la région sont reliées à Istanbul - par autocar ou par avion. Ensuite, selon les indications de la police bosnienne, les volontaires se rendent à Antioche, puis traversent la frontière de Bab Al-Hawa avec l’aide de la résistance syrienne. Ils rejoignent ensuite le Front Al-Nasra, une organisation considérée comme le pendant syrien d’al Qaeda. Le voyage ne coûte pas cher - moins d’une centaine d’euros pour aller en bus de Sarajevo à Istanbul. Aucun réseau structuré n’organise ces déplacements, les informations circulent sur Internet et dans les lieux de prière contrôlés par les wahhabites. Selon la presse de Sarajevo, les volontaires qui quittent la Bosnie toucheraient un petit pécule - on parle de 3 000 euros - remis par Nusret Imamovic, le chef de la dernière enclave wahhabite du pays, le village de Gornja Maoca, situé près de Brcko.

Nusret Imamovic et le prédicateur Bilal Bosnic sont les deux figures les plus connues de l’islam radical en Bosnie, un mouvement qui se développe à l’extérieur des mosquées contrôlées par la communauté islamique officielle. Les vidéos des prêches enflammés de Bilal Bosnic ont un succès grandissant sur Internet et les réunions qu’anime Nusret Imamovic rassemblent des centaines de personnes dans toutes les villes du pays.

Dans le monde albanais, la porosité est beaucoup plus grande entre les structures de l’islam officiel et les prédicateurs radicaux. Certaines mosquées servent de relais à la mobilisation pour la Syrie, même si la figure historique de l’islam radical en Albanie, l’imam Ahmed Kalaja, appelle à ne pas partir combattre. "Dans mes prêches, j’appelle à ne pas aller en Syrie, et pour cela, j’ai reçu beaucoup de menaces", assure-t-il. "Cette guerre n’est pas celle des Albanais, et l’opposition syrienne est divisée : avec qui aller se battre ? De plus, un musulman ne peut partir à la guerre sans l’accord de ses parents. Or, quel père albanais permettrait à son fils d’aller se battre en Syrie ?" Cinq citoyens d’Albanie sont pourtant déjà tombés sur le front syrien.

La communauté islamique du Kosovo tient une position plus nuancée. Interrogé par Radio Free Europe, son porte-parole Ahmed Sadri conteste l’idée qu’un jihad serait en cours en Syrie, mais il évoque une "guerre de libération" face à un régime dictatorial - dans un parallèle évident avec la situation du Kosovo sous le régime serbe. De la sorte, si les structures officielles de l’islam kosovar se gardent bien d’appeler les fidèles à partir se battre, elle ne porte aucun jugement sur ceux qui font ce choix.

"Solder les comptes avec leur histoire "

Durant la guerre de Bosnie, des centaines de volontaires du monde arabe, du Proche et du Moyen-Orient étaient venus se battre contre les forces serbes et croates. A la fin du conflit, beaucoup ont obtenu la citoyenneté bosnienne, même si la plupart d’entre eux ont fini par quitter le pays au tournant des années 2000, après les attentats du 11 septembre et la traque mondiale contre les islamistes radicaux.

Dans le même temps, des jeunes musulmans des Balkans - bosniaques ou albanais - sont partis se former en Egypte, en Syrie ou dans les pays de la péninsule arabique. Dans les villages du Kosovo ou de Macédoine, il est fréquent que les nouveaux imams parlent mieux l’arabe que leurs aînés, éduqués à Sarajevo du temps de la Yougoslavie socialiste. Aujourd’hui, explique Esad Hecimovic, "ce sont parfois les jeunes de la diaspora, des jeunes qui ont quitté la Bosnie en guerre alors qu’ils étaient enfants, ou bien même qui sont nés à l’étranger, qui sont les plus attentifs aux sirènes islamistes, comme si partir en Syrie était une manière de "venger la Bosnie", et de solder des comptes avec leur propre histoire"