Une jeune femme turque - qu'on dit en France avoir été enlevée le 7 décembre par le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) - se trouve à Bruxelles, où elle dit vouloir, en vérité, se protéger d'un mari violent. "La Libre Belgique" a pu la rencontrer lundi, au cabinet de son avocat Me Olivier Stein, qui s'étonne de la célérité avec laquelle les autorités françaises ont, selon lui, classé cette affaire dans le domaine du terrorisme.

Me Stein a averti la police belge, qui a entendu la jeune femme à la demande urgente de la justice française. Ce coup de théâtre pourrait ramener l'affaire à une plus juste proportion : une triste affaire de mariage forcé comme c'est encore la pratique dans certaines familles rurales de Turquie.

Le scénario du père

Le 11 décembre, plusieurs médias français avaient rapporté que Cemile Demir, avait été enlevée le dimanche 7 décembre en pleine rue à Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) par deux inconnus armés, un homme d'une trentaine d'années et une femme du même âge. Un avis de disparition avait été transmis à tous les services de police et de gendarmerie de France. Selon le scénario, la jeune Kurde avait été enlevée de force dans une voiture, et une heure après, un homme avait revendiqué l'enlèvement en téléphonant à la famille. Il affirmait que Cemile Demir avait été kidnappée pour servir la cause kurde et faire son service militaire dans les rangs de la guérilla du PKK. Le parquet de Bobigny s'est alors dessaisi au profit de la sous-direction antiterroriste, un service de la police judiciaire française.

Or Cemile Demir est réapparue quelques jours plus tard à Bruxelles, et s'il est exact qu'elle a reçu le soutien de militants de la cause kurde, elle donne un tout autre récit des événements.

Le récit de la jeune femme

Un, elle n'a pas été kidnappée. Deux, elle est allée en train de Paris à Bruxelles "en compagnie d'une famille kurde qu'elle a rencontrée heureusement à la gare du Nord" (de la capitale française). Trois, le motif de sa fuite est que son père, qui vit dans la banlieue parisienne, aurait voulu qu'elle reparte vivre en Turquie.

"Ma famille a décidé de me renvoyer en Turquie", dit-elle. "J'avais peur. Allaient-ils me tuer ? Allaient-ils me marier de force à un homme plus âgé. J'ai pris le train pour Bruxelles".

Agée de 23 ans, Cemile est originaire d'un village kurde de l'Est de la Turquie. Elle ne sait ni lire, ni écrire. Elle est la quatrième d'une famille de six enfants. Sa mère vit toujours en Turquie. Cemile a été mariée de force (et religieusement seulement) à un cousin en 2007. Le couple s'est installé à Kiel en Allemagne.

"Après quinze jours, il me battait", dit-elle. "Il m'insultait. Il m'écorchait la peau des bras avec des fourchettes". Selon Me Stein, la jeune femme a été hospitalisée pendant un mois en Allemagne avant d'être placée dans un centre pour femmes battues.

Quand elle a été recueillie par son père à Paris, elle a craint d'être désavouée par sa famille. Plusieurs femmes turques ont été assassinées pour avoir fui le mariage forcé. Cette pratique subsiste dans certaines régions rurales de Turquie car elle permet aux familles sans ressources de placer leurs filles dans la diaspora et d'espérer un soutien financier.

Un tournant dans l'enquête

La version de la jeune femme était parvenue mardi aux oreilles de la sous-direction antiterroriste (Sdat), dans l'attente de la communication officielle de la justice belge. "On n'est plus dans l'urgence. Les événements se sont précipités", nous a confirmé un enquêteur français.

Si la Sdat n'a pas encore bouclé son enquête et doit encore vérifier l'un ou l'autre élément, la piste terroriste semble s'éloigner. D'autant plus, et c'est un élément capital, que c'est le père de la jeune femme qui a évoqué la thèse d'un enlèvement par le PKK, et qu'il n'y a eu aucun témoin du présumé enlèvement.

L'avocat belge tente pour le moment d'obtenir un statut pour sa cliente. Cemile s'est déjà vue à deux reprises refuser l'asile par l'Office des étrangers en Belgique. Me Stein vient d'introduire une demande pour qu'elle soit placée sous la protection humanitaire de la Convention de Genève.

© La Libre Belgique 2008