"Merci, merci merci!": des milliers de Centrafricains ont accueilli triomphalement samedi dans l'ouest du pays une colonne française venue du Cameroun, premiers renforts terrestres de l'opération "Sangaris" en Centrafrique.

Cris, danses, chants, concerts de casseroles ou de klaxons de mobylettes, et même quelque pleurs de joie: à Bouar (370 km au nord-ouest de Bangui), les habitants célèbrent en fanfare l'arrivée des hommes de l'opération française "Sangaris". Femmes et enfants agitent des branches d'arbres, les jettent sur les véhicules blindés, font semblant de balayer le sol en signe de bienvenue. Une femme brandit son nouveau-né, fait mine de l'offrir aux soldats français qui saluent la foule du haut de leurs engins, tout en conservant une certaine réserve et une attitude de combat.

"Sauvez-nous. Nous avons tant souffert"

"Entrez comme chez vous!", lance un homme. Soldats centrafricains, gendarmes et policiers se mettent au garde à vous. "Libérateurs! libérateurs!", scandent d'autres passants, le poing levé au passage du convoi. Les véhicules blindés sillonnent les rues d'abord goudronnées et les pistes en terre de Bouar, centre névralgique de l'ouest du pays, et ancienne base militaire française, et dont les bâtiments officiels sont aujourd'hui complètement délabrés.

"Sauvez-nous. Nous avons tant souffert", lance Cédric, 15 ans. Dans toute la ville, la population à majorité chrétienne espère que l'arrivée des Français va faire cesser les exactions dont elle accuse les ex-rebelles de la Séléka. "Depuis qu'ils ont pris le pouvoir (en mars), nous souffrons. Il y a des morts, ils nous tuent. Tout le monde connaît quelqu'un qui a été tué. On ne peut pas circuler. On a peur", affirme Serge Dilamo, maçon.

"Avec Séléka, on ne peut rien faire. On a faim". Il assure que dans cette région il n'y a pas de milices anti-balaka (anti-machettes), ces milices paysannes favorables au président déchu François Bozizé qui ont mené des expéditions punitives contre les musulmans, en réaction aux violences de la Séléka, dont la plupart des combattants sont musulmans et viennent du nord de la Centrafrique.

300 personnes tuées jeudi dans la capitale

Le long de la route menant de la localité frontalière de Cantonnier à Bouar, les scènes se répètent. Chancela Bawa, 15 ans, marche un sac sur la tête: "Je suis contente. Vous êtes venus déshabiller les Séléka. Notre pays sera meilleur avec vous. Les Séléka, ils tapent les gens, ils les prennent, les tuent. On ne peut plus manger, on ne peut plus dormir". De nombreux enfants vêtus de haillons montrent des signes de malnutrition, le ventre ballonné et les cheveux jaunis. Il est cependant impossible de savoir si ces carences sont dues à la misère de cette région de semi-brousse, une des plus pauvres du monde, ou aux conséquences de la crise actuelle dans le pays.

La Centrafrique est plongée dans le chaos et un engrenage de violences communautaires et inter-religieuses entre chrétiens et musulmans depuis le renversement en mars du président Bozizé par une coalition hétéroclite à dominante musulmane, la Séléka. Ces violences se sont multipliées ces dernières semaines, à Bangui et en province, dans un pays en totale décomposition, comptant 4,6 millions d'habitants sur un territoire grand comme la France, au coeur du continent. Au cours d'une nouvelle vague de violences, près de , précipitant le début de l'intervention française, juste après l'adoption à New York d'une résolution de l'ONU.

Avec l'arrivée de la colonne française samedi dans l'ouest du pays, la France a désormais déployé l'intégralité des 1.200 soldats dont elle avait annoncé l'envoi en Centrafrique pour son opération Sangaris. Dans la région de Bouar, l'accueil est toutefois plus mitigé chez les populations musulmanes que chez les chrétiens. On est poli mais manifestement pas enthousiaste. Dans le quartier commerçant musulman, les habitants restent en retrait.

Dans le bourg de Baboua, sur la route depuis la frontière, de nombreux musulmans restent assis, ignorant le convoi. A Bouar, les hommes de la Séléka, impassibles, qui un RPG (lance-roquette) en bandoulière, qui une Kalachnikov, ont regardé passer le convoi français. La colonne française n'avait cependant pas vocation à stationner sur place et, passée cette explosion de joie, la situation dans Bouar risque de demeurer tendue ces prochains jours.