Une réussite européenne." C’est sous ce titre en forme d’autocongratulation qu’apparaît sur le site Internet de la Commission la description d’Erasmus. Il est vrai que la lecture du rapport d’évaluation de ce programme d’échanges interuniversitaires pour l’année 2011-2012 ne peut que susciter l’engouement : 3 millions d’étudiants depuis sa création en 1987, 33 pays participants, 4 400 institutions partenaires. Les chiffres donnent le vertige, et viennent renforcer l’a priori positif que l’on peut nourrir vis-à-vis de cette sympathique expérience à l’étranger, immortalisée en 2002 dans le film de Cédric Klapish, "L’Auberge espagnole".

Erasmus a la cote. A l’heure où l’Union européenne fait figure de bouc émissaire idéal, la Commission entend d’ailleurs mettre en avant les avantages de son programme phare : épanouissement personnel, renforcement du sentiment d’appartenance européenne, apprentissage des langues, tremplin à l’emploi. "Erasmus est le symbole de ce que l’Europe fait de mieux. Une Europe du concret, une Europe des résultats", assène le président de l’exécutif européen, José Manuel Barroso. Mais la réalité est-elle aussi enthousiasmante que le discours des instances européennes ne le laisse entendre ?

L’heureux élu

Alors qu’il s’apprête à souffler ses vingt-cinq bougies, Erasmus n’est toujours pas un exemple de représentativité. Selon la majorité des enquêtes menées sur le sujet, seul un faible pourcentage d’étudiants à travers l’Europe en bénéficie (entre 1 et 4 %). "La plupart des études sur la mobilité étudiante établissent des proportions sur la totalité du nombre d’étudiants, là où il faudrait calculer le pourcentage d’Erasmus par rapport au nombre des seuls diplômés de deuxième cycle", souligne Bart Stoffels, coordinateur à l’Administration des relations internationales de l’Université catholique de Louvain. "Sur 3 995 étudiants diplômés en 2011-2012, nous avons 1160 étudiants qui sont partis à l’étranger, soit 29 %", poursuit-il, tout en reconnaissant que "l’UCL est une exception" par rapport à la moyenne européenne.

De fait, celle-ci est de seulement 4,7 % pour les étudiants gradués, selon le rapport de la Commission pour l’année 2011-2012. Afin de dissiper l’image d’un programme réservé à une minorité privilégiée, la Commission a mis en place en novembre 2011 un programme au titre éloquent : "Erasmus pour tous". Une autre manière de dire qu’il n’est pas pour l’ensemble de la classe étudiante à l’heure actuelle.

Le montant des bourses allouées ne viendra pas contredire cet état de fait. Celui-ci est de 252 euros par mois, selon la moyenne européenne, et est pondéré en fonction du niveau de vie des parents de l’étudiant en partance. "L’enveloppe ne couvre pas les besoins des étudiants", reconnaît Françoise Paulus. Cette responsable administrative de la Cellule relations internationales de l’Université Saint-Louis essaye toutefois "d’aider tout le monde à partir", grâce notamment aux fonds propres des facultés et au soutien de la Communauté française. Le faible montant des aides continue néanmoins à constituer un frein à la mobilité : "Un étudiant sans aide financière de ses parents et sans bourse ne sera pas incité à postuler", reconnaît-elle.

Expérience personnelle versus expérience professionnelle

Mais où réside finalement la plus-value de l’Erasmus ? Pas exactement où la Commission le pense, semble-t-il. Si tous s’accordent sur le fait que celui-ci constitue une expérience personnelle extraordinaire, les résultats semblent moins tangibles sur le terrain de l’emploi.

"Mon Erasmus m’a donné une ouverture d’esprit qui peut m’être utile, mais ne m’a clairement pas aidée à trouver un stage", estime Anne-Sophie, diplômée en communication de l’Ihecs et partie à Lisbonne il y a deux ans. "J’aurais peut-être dû faire un stage plutôt que de partir en séjour d’échange à Tallinn", constate Henri qui, après des études à l’Ephec, a finalement décroché un poste chez Generali Belgium. "Ce n’est pas un point négatif sur le CV, mais ce n’est pas ça qui va me faire décrocher le job à la place d’un autre", pointe encore Louis qui vient de terminer ses études d’ingénieur civil à l’UCL, après avoir étudié un an à Stockholm.

Des réactions qui tranchent avec les positions de la Commission et des universités partenaires du programme Erasmus pour lesquelles mobilité semble aller toujours de pair avec compétitivité. Au demeurant, ni le Forem ni Actiris ne disposent de statistiques qui permettraient d’étayer cette corrélation. Chez Beci (Brussels Entreprises Commerce and Industry), on reconnaît qu’établir un tel lien est "compliqué, parce que l’Erasmus n’est qu’un point sur le CV".

Ceci ne doit toutefois pas venir occulter ce qui semble être la véritable réussite du programme d’échange de l’Union européenne : Erasmus fait aimer l’Europe. "Je vois encore les gens que j’ai rencontrés à Lisbonne il y a plus de trois ans. On s’est revus à Stockholm, à Paris, à Londres. Mon sentiment européen en est vraiment ressorti renforcé", déclare Anne-Sophie. " Mais c’est clair que j’ai parlé beaucoup plus anglais que portugais et que la majorité de mes amis n’étaient pas de Lisbonne", souffle-t-elle au passage. Une remarque relayée par d’autres anciens Erasmus : en règle générale, les étudiants étrangers restent entre eux et communiquent de préférence en anglais - la langue Erasmus. Qu’importe en fin de compte, puisqu’ils rencontrent le temps d’un semestre d’autres européens rassemblés dans une même ville du Vieux Continent. " En Europe, on est finalement tous pareils", lance dans un éclat de rire Géraldine, maintenant infirmière, lorsqu’elle repense à son Erasmus à Valence.