Peut-on changer la fabrique d’un pays et la nature de son pouvoir politique avec une si courte majorité ? Avec juste 51,3% des voix, Recep Tayyip Erdogan a remporté son pari de faire avaliser par les électeurs turcs le passage à un système présidentiel fort, mais à quel prix : une opposition laminée, des dirigeants kurdes en prison, des médias réduits au silence, près de 100 000 fonctionnaires licenciés au prétexte qu’ils auraient des affinités avec le coup d’Etat avorté de l’été 2016.

Surtout, il apparaît que la Turquie – comme la France l’est à ses référendums – est profondément divisée en deux camps : une aile républicaine, citadine, plutôt de gauche et laïque, et une aile religieuse et conservatrice, provinciale, décidée à restaurer l’islam comme le liant social de la Turquie, là où le fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk, en avait fait une religion d’Etat strictement contrôlée.

Les trois plus grandes villes turques – Istanbul, Ankara et Izmir – ont voté contre. La population du sud-est, à majorité kurde, a également voté massivement pour le « non ».

L’opposition, parlant de « manipulations », réclame le recomptage de 60% des votes, mais ce lundi matin, le président de la Commission électorale a déclaré « valide » le scrutin.

Durant la campagne électorale, le président Erdogan s’est habilement présenté comme l’homme de la stabilité, l’homme qui incarne le renouveau d’une Turquie fière, égale aux grandes puissances. On ne mesure pas bien en Europe l’humiliation que représente, pour les dirigeants turcs, le gel des négociations d’adhésion à l’Union européenne, alors qu’Erdogan cherche à rétablir la puissance turque. Le président a d’ailleurs promis de « remettre sur la table » la question de l’adhésion européenne, au motif que le Brexit a fragilisé l’Europe.

Ankara a déposé officiellement sa candidature en avril 1987 et n’a pu entamer les négociations qu’en 2005. La question du génocide arménien, les doutes de l’opinion publique européenne sur l’inclusion d’un pays à majorité musulmane, puis la purge massive après le coup d’Etat avorté ont nettement refroidi les dirigeants européens.

Ceux-ci ont publié hier soir un communiqué qui « prend note » des résultats en attendant le compte-rendu de l’OSCE sur la bonne tenue ou non des élections.

La réforme constitutionnelle doit normalement entrer en vigueur en 2019.

Théoriquement M.Erdogan - qui a déjà quatorze ans de pouvoir son actif - pourrait rester aux manettes jusqu’en 2029, à la condition qu’il soit réélu lors des présidentielles de 2019 et de 2024. Ses ambitions sont à la mesure d’Atatürk dont l’héritage s’efface progressivement de l’histoire officielle. Erdogan a une ambition à long terme, résumée dans sa « vision 2023 » : faire entrer Turquie dans le Top 10 des puissances économiques mondiales, augmenter le nombre de touristes et celui des médecins. On célébrera en 2023 le centenaire de la fondation de la République turque. Ce sera un moment clé, hautement symbolique. Mais dans l’intervalle, le futur superprésident devra gérer un pays divisé.