Jean Marcou, professeur à Sciences-Po Grenoble et chercheur associé à l’Institut français d’études anatoliennes (à Istanbul), décrypte les tensions entre la Turquie et les Pays-Bas.

Quel intérêt pour Erdogan de faire campagne à l’étranger ?

L’AKP (son parti, NdlR) a toujours parlé à la diaspora. Avant même les élections de 2014, les premières pour lesquelles ces Turcs de l’étranger ont pu voter depuis leur pays de résidence, Erdogan venait souvent, en particulier en Allemagne, tenir des meetings. Alors que ses prédécesseurs laïques ont eu tendance à les ignorer, Erdogan a bien compris qu’il avait là des voix, des partisans, à ne pas négliger. D’autant que le résultat du référendum risque d’être beaucoup plus serré que ce qu’on pensait.

Pourquoi les Pays-Bas ont-ils annulé cette réunion ? Est-ce à replacer dans le contexte de campagne pour les législatives ?

Les pays européens commencent à comprendre qu’à chaque élection en Turquie, il y a une campagne sur leur sol. Les meetings électoraux turcs en Allemagne peuvent rassembler plus de monde que ceux des élections nationales ! Il y a un problème d’ordre public qui se pose pour les pays européens. Les Pays-Bas, eux, sont sous la pression de Geert Wilders (le leader de l’extrême droite, NdlR). Le contexte politique domestique, avec ce risque posé par l’extrême droite et la position très islamophobe de son leader, a probablement joué dans cette interdiction. Et puis il y a quelques années, on pouvait se réjouir que la diaspora turque s’intéresse au processus électoral de son pays d’origine. Aujourd’hui le contexte est tout autre : la Turquie évolue vers une forme d’autoritarisme, compte à nouveau des exilés politiques. On est face à une démocratie très contrôlée. Certains pays européens se demandent si, sur leur sol, on n’assiste à une campagne électorale pluraliste ou à de la propagande pour l’AKP…

La Turquie ne fait-elle pas tout pour alimenter cet incident diplomatique ?

Il y a déjà eu des précédents. D’abord en Autriche, puis en Allemagne, où on a frisé l’incident la semaine dernière. Mais la Turquie ne pouvait pas engager une crise diplomatique avec l’Allemagne comme elle le fait avec les Pays-Bas. Ceux-ci sont plus petits dans l’UE, tout en étant une bonne caisse de résonance. Erdogan semble vouloir envenimer les choses : pour lui, c’est la possibilité de donner une leçon de démocratie aux Européens, au moment où lui est en train d’organiser un référendum pour réduire la démocratie dans son propre pays… Il veut mettre les pays européens dans leurs petits souliers au moment où, il faut bien le dire, leurs démocraties sont menacées par des mouvements populistes.

Les incidents se multiplient entre la Turquie et ses partenaires européens…

Pour les Turcs, il y a deux frustrations importantes : ne pas être entrés dans l’UE et la non-levée des visas pour les ressortissants turcs en Europe, pourtant contrepartie de l’accord sur les réfugiés. Toutes les questions européennes sont sujettes à conflit, mais la Turquie tient à garder une relation avec les Occidentaux. Son rapprochement avec la Russie n’est pas durable et elle n’a rien obtenu de l’Amérique de Trump, ni l’extradition de Fethullah Gülen (accusé d’avoir fomenté le coup d’Etat contre Erdogan en juillet) ni l’arrêt du soutien américain aux Kurdes. Son offensive en Syrie contre Daech est bloquée… Il faut redorer son blason, et cette affaire avec les Pays-Bas est un bon terrain de propagande.

Jusqu’où ces tensions peuvent-elles aller ?

On va avoir une sorte de dégradation provisoire des relations diplomatiques. Mais il n’y a pas de rupture formelle. La Turquie est toujours candidate à l’UE, et dégrader officiellement ses relations avec un pays membre poserait problème. Là, la presse pro-gouvernementale profite à plein de l’incident pour montrer que les Turcs sont les démocrates, et que les Occidentaux, eux, ne respectent pas la démocratie.