Daniel Cohn-Bendit, l’ancien député européen allemand, et figure de proue de Mai 68, était ce week-end à Bruxelles. Il nous a confié sa vision des événements survenus à Paris.

Pensiez-vous un jour vivre ce qui s’est passé la semaine dernière à Paris ?

Non…

Comment en est-on arrivé-là ?

C’est tout le problème de la dégradation du tissu social, de la responsabilité d’un Etat, d’une économie qui a laissé des gens de côté. Ça fait 30 ans qu’on dit que les banlieues, c’est le désespoir, le vide existentiel, et rien ne change. Ce sera la grande et complexe discussion qui aura lieu dans les semaines à venir en France. Sur ce vide existentiel arrive une idéologie qui forme les soldats d’une armée conquérante qui, tout d’un coup, deviennent quelqu’un. Si vous ne coupez pas ces trois choses ensemble, vous ne ferez pas reculer les intégristes. On ne les fera pas fuir tant qu’on ne réglera pas aussi le compte de l’intégrisme de l’Etat islamique et ça, c’est un problème policier et militaire. La guerre, ce n’est pas ici, c’est en Syrie et en Irak. Ce qui nous arrive se structure depuis là-bas. Est-on prêt à soutenir qu’enfin il y ait une éradication militaire de l’Etat islamique ? Les seuls qui aujourd’hui se battent, ce sont les Kurdes. Il n’est plus question de discuter. Est-ce que cela veut dire soutenir Bachar el-Assad ? C’est le grand problème pour lequel je n’ai pas la réponse.

Les réponses doivent-elles être sécuritaires pour rassurer les gens ?

On ne peut pas ne pas donner une réponse sécuritaire. Le débat entre la sécurité et la remise en cause des libertés publiques - la surveillance, etc. - est un débat très difficile. On a vu comment ont évolué les Etats-Unis après le 11 septembre 2001. Ce n’est pas mon modèle, mais les citoyens ont peur. Il faut enlever la peur aux juifs et aux musulmans. Il faut les reconnaître et leur faire comprendre qu’ils sont une part entière de la République. Dans la lutte contre l’islamo-fascisme, on oublie la nécessité d’intégration des musulmans. Il faut montrer une même radicalité. La radicalité de l’intégration, de l’acceptation, et la radicalité de la lutte contre ce fascisme qui s’exprime par petits groupes chez nous et surtout en Syrie, en Irak, au Nigéria, etc.

Ce qui se passe actuellement, n’est-ce pas aussi la conséquence d’un échec de l’éducation ?

C’est l’échec de l’éducation, d’une société qui ne donne pas de perspectives à ces gens. C’est très compliqué. C’est comme le nazisme. Il est très difficile de comprendre pourquoi la société allemande a chaviré et quelle est la place des erreurs du traité de Versailles dans l’évolution de l’Allemagne. On doit tous comprendre une chose : le mal existe. Le problème est aujourd’hui d’éradiquer les raisons qui font que des êtres humains, qui peuvent choisir des voies différentes, finissent par s’orienter vers le mal. C’est un problème européen. Quelle est la place de l’islam en Europe ? Il y a plus de musulmans de nationalité française qu’il y a de Néerlandais en Europe. Ils font partie de l’Europe. Le problème est aujourd’hui de savoir s’ils en font partie bon gré mal gré ou s’ils en font partie en étant reconnus. Il se passe quelque chose en Europe qu’on n’a pas vu depuis des siècles : l’intégration d’une nouvelle religion. Ça m’énerve quand on dit que les musulmans doivent reconnaître la séparation de l’Etat et de la religion. D’accord, mais l’église catholique a mis combien de temps pour faire cela ? Le Pape ne s’est pas réveillé un matin en disant "il faut la séparation de l’Etat et de l’Eglise". C’est passé par des guerres de religions, des massacres, la Réforme, l’émergence des protestants… Les massacres des protestants par les catholiques représentent plus d’un million de morts en France. Dans l’histoire, ces changements sont des changements dramatiques. On vit aujourd’hui ce genre de changement. Apprenons de l’histoire pour que ce ne soit pas aussi dramatique.