Who’s next ? Avec un art consommé du suspense, "The Sunday Times" livre au compte-gouttes les noms des parlementaires européens qui auraient succombé aux sirènes de l’argent facile et éthiquement discutable, en acceptant de collaborer avec des lobbyistes moyennant de généreuses rémunérations. Le dernier à avoir été pris la main dans le sac serait un jeune conservateur espagnol toujours tiré à quatre épingles.

Pablo Zalba Bidegain a introduit un amendement, écrit sur mesure par des pseudo-lobbyistes (en réalité des enquêteurs du journal dominical) dans le but de modifier le projet de directive sur les dispositifs de compensation des investisseurs, dont l’Espagnol est rapporteur fictif. Sous réserve de ne pas être envoyé au front électoral régional par son Parti populaire, l’eurodéputé a, en outre, toujours selon le journal, accepté de travailler pour la (fausse) société de lobbying et d’influencer les législations en gestation au Parlement européen, pour la modique somme de 100 000 € par an.

Contacté ultérieurement par la rédaction, l’Espagnol a nié avoir accepté le job et le salaire, expliquant avoir introduit l’amendement en question parce qu’il était tout simplement bon. Il a d’ailleurs obtenu le soutien de sa famille politique, le Parti populaire européen (PPE), qui estime qu’"il ne peut pas être condamné parce qu’il a reçu des lobbyistes" .

Jeudi dernier, en marge du Conseil européen, le président du Parlement Jerzy Buzek avait promis "la tolérance zéro" face à la corruption au sein de son institution. C’est que, le 19 mars déjà, le journal britannique avait jeté trois gros pavés dans la mare en dévoilant les noms d’eurodéputés qui avaient, eux, très clairement accepté la transaction (LLB du 20/3). Deux d’entre eux, le conservateur autrichien Ernst Strasser et le social-démocrate slovène Zoran Thaler, ont démissionné de l’assemblée. Le troisième, le socialiste roumain Adrian Severin, a quitté son groupe politique et son parti en Roumanie (PSD), mais continue à siéger à Bruxelles et Strasbourg, persuadé de n’avoir "rien commis d’illégal". Il avait pourtant quand même envoyé un courriel aux faux lobbyistes - "juste pour faire savoir que l’amendement que vous souhaitiez a été déposé à temps" - avant de leur faire parvenir une facture de 12 000 € pour "services de conseil".

L’ONG Transparency International plaide pour que le procureur fédéral belge se saisisse de l’affaire; la loi incrimine, en effet, la corruption de personnes exerçant une fonction publique, y compris dans une organisation internationale. "Il est urgent qu’une telle enquête soit menée sans délai, car elle permettra de dissiper les soupçons qui pèsent sur tout le Parlement", prône Jana Mittermaier. MM. Severin, Thaler et Strasser sont, pour le moment, chacun sous le coup d’une enquête dans leur propre pays. Leurs bureaux du Parlement ont été scellés pour éviter la destruction de preuves éventuelles et le Roumain, qui siège désormais parmi les non-inscrits, a été déménagé dans un autre espace. En dépit des appels lancés par le président Buzek, l’homme "s’accroche maladivement à son fauteuil", regrette la Belge Isabelle Durant qui, en tant que vice-présidente de l’assemblée, a eu à se pencher sur l’affaire. "C’est terrible à dire, mais les moyens d’action au Parlement sont limités" face à ce genre de comportement, sauf à ce que Bucarest, en l’occurrence, demande la levée de son immunité.

Ces révélations ont, en tout cas, poussé les instances dirigeantes de l’institution à plancher sur les possibilités de clarifier les rapports qu’entretiennent députés et lobbyistes et à réfléchir à un code de bonne conduite pour les parlementaires. Aux yeux de Paul de Clerck, animateur du collectif ALTER-EU, il faut interdire aux élus de travailler comme lobbyistes ou d’exercer un emploi susceptible d’entraîner un conflit d’intérêts.

D’ici à ce que ces réformes voient le jour, "The Sunday Times" aura lancé dix autres noms en pâture. Quatorze eurodéputés ont mordu à l’un des soixante hameçons lancés par ses enquêteurs, en acceptant la transaction ou, à tout le moins, un contact avec les "lobbyistes". Les spéculations vont désormais bon train. De quels pays viennent-ils ? Et de quels bords politiques sont-ils ? "Il ne faut pas en faire une affaire de partis, estime Isabelle Durant , ce sont des gens qui n’ont pas d’éthique personnelle, c’est tout." Le journal publiera d’autres noms dimanche prochain. Mais "cette manière de distiller les informations", s’interroge l’écologiste, n’est-ce pas "chercher à discréditer une institution dans la durée ?" Le journal britannique a profité de ses révélations pour commander un sondage : "Le Parlement européen a-t-il trop de pouvoirs ?" Et la réponse est "oui" pour 67 % des personnes interrogées