Bombarder le siège de la chaîne de télévision arabe d'information continue «al Jazeera», à Doha, au Qatar: cette idée a-t-elle réellement germé dans l'esprit du président américain George Bush?

Mesure sans précédent

Citant un mémorandum «top-secret» du cabinet du Premier ministre britannique, le quotidien britannique «The Daily Mirror» assurait mardi que le projet avait été évoqué lors d'un entretien entre Tony Blair et George Bush à la faveur de la visite du premier à Washington le 16 avril 2004. Mercredi, le même journal et deux de ses confrères, «The Times» et «The Guardian», ont informé leurs lecteurs avoir été sommés par l'Attorney General, Lord Goldsmith, de ne pas publier de détails de cette conversation sous peine d'être poursuivis en justice, en vertu de la section 5 de la loi sur les secrets officiels. Une mesure à laquelle les quotidiens n'ont pas trouvé de précédent.

Par la force des choses, cette censure de la presse britannique a donné du crédit à l'hypothèse que le projet ait réellement été étudié par les deux dirigeants.

Mardi, le «Daily Mirror» avait été prudent. Il avait à la fois répercuté l'avis d'un responsable du gouvernement britannique qui, sous couvert d'anonymat, avait assuré que l'idée avait été discutée sur le mode humoristique et le commentaire d'une autre source qui affirmait au contraire que «Bush était très sérieux, de même que Blair», un sentiment conforté par «le ton employé par les deux hommes».

Selon le mémorandum, autre indice de la crédibilité du projet, Tony Blair a convaincu George Bush d'y renoncer en raison des risques encourus: le siège de la télévision qatarie est dans un quartier d'affaires et les représailles à pareille opération auraient pu être violentes. «Le mémorandum est explosif et très dommageable pour Bush. Il a clairement fait comprendre qu'il voulait bombarder «al Jazeera» au Qatar ou ailleurs. Blair a rétorqué que cela poserait un grave problème», expliquait une source diplomatique au «Daily Mirror».

Kaboul, Bagdad...

Les dirigeants d'«al Jazeera» ont réagi en professionnels de l'information mardi soir en affirmant vouloir s'assurer d'abord de l'authenticité du document produit par le journal britannique. Après les pressions exercées sur la presse en Grande-Bretagne, on peut néanmoins s'interroger sur la vision de la liberté d'information développée à Londres et à Washington.

Et «si le rapport est correct, cela soulèverait, comme l'a relevé «al Jazeera», de sérieux doutes concernant la version de l'administration américaine sur de précédents incidents ayant impliqué des journalistes et des bureaux» de la télévision arabe. Trois, au moins, doivent peut-être être vus désormais sous un autre jour.

En octobre 2001, le bureau d'«al Jazeera» à Kaboul est bombardé dans le cadre de l'opération américaine de représailles aux attentats du 11 septembre contre le régime afghan. Il n'y a pas de victimes; l'équipe de la chaîne avait quitté la capitale. Le 8 avril 2003, en Irak, à la veille de l'entrée des troupes américaines à Bagdad, le bureau d'«al Jazeera» est pilonné par l'armée américaine; le journaliste Tarik Ayoub est tué. Le même jour, l'Hôtel Palestine, toujours dans la capitale irakienne, est la cible d'un tir américain. Deux journalistes, l'un ukrainien, l'autre espagnol, sont tués; à proximité, se trouvait un correspondant de la chaîne qatarie, Taysir Allouni.

Le gouvernement britannique s'est gardé de réagir à l'article du «Daily Mirror». La Maison-Blanche l'a jugé «farfelu» et «inconcevable». Farfelue serait sans doute l'idée de bombarder le siège d'une chaîne de télévision d'un pays, le Qatar, allié, y compris dans la guerre contre l'Irak, qui plus est en 2004. Mais est-elle inconcevable dans l'esprit de George Bush?

© La Libre Belgique 2005