Ils ont exulté. Lundi, les amis de Nicolas Sarkozy ont triomphé, dès l’annonce de la décision des juges d’instruction de ne pas renvoyer l’ex-président en correctionnelle, dans l’affaire de l’abus de faiblesse présumé à l’encontre de Liliane Bettencourt. Soupirs de soulagement et cris de victoire, donc, mais aucun débordement, cette fois.

Fin mars, pourtant, la décision des magistrats de mettre Nicolas Sarkozy en examen, jugeant que des indices graves et concordant pesaient sur lui, avait ulcéré à droite. Où l’on avait été jusqu’à considérer que, par cette mesure "honteuse" , c’était la justice dans son ensemble qui était "déshonorée" . D’où - un peu comme quand, en 2000, un des fils de l’ex-président Mitterrand avait éructé contre "des juges qui suent la haine" - une polémique d’anthologie. Six mois plus tard, en revanche, les sarkozystes ont, lundi, un ton plus bas, rappelé juste combien ils avaient toujours trouvé "grotesque" et "infamant" que l’on suspecte leur mentor d’avoir soutiré de l’argent à la nonagénaire.

Une instruction pas si à charge que cela

Pourtant, dix de ses onze autres coïnculpés ont, eux, été renvoyés en correctionnelle. Parmi eux, l’ex-ministre UMP, Eric Woerth, trésorier en 2007 de la campagne de Nicolas Sarkozy. Ce dernier, pour ce qui le concerne, a bénéficié d’un non-lieu, car les juges ont considéré que, somme toute, les charges pesant sur lui étaient insuffisantes pour justifier son procès.

Ce revirement relativise la pertinence du leitmotiv de l’UMP, selon lequel l’instruction était "uniquement à charge" . Que les juges, six mois plus tard, se déjugent, c’est une bonne nouvelle pour Nicolas Sarkozy : un procès à l’horizon 2015 l’aurait gêné, si effectivement il ambitionne de revenir en politique active. Ce non-lieu n’était pas l’hypothèse la plus envisagée, d’autant que viennent d’être rejetés tous les recours en nullité qui visaient l’instruction. Mais cela n’est pas non plus un coup de théâtre. De longue date, en effet, les nombreuses violations du secret de l’instruction présentaient celle-ci comme ayant échoué à mettre au jour la moindre preuve contre l’ex-Président. Cela avait d’ailleurs motivé le parquet à requérir un non-lieu, à son bénéfice.

Pas de preuve mise au jour

Déjà, en soi, le délit d’abus de faiblesse n’est pas aisé à caractériser, sur le plan pénal. Mais, en plus, dans ce cas précis, aucun témoin n’a jamais physiquement assisté à la moindre remise d’argent du couple Bettencourt au camp Sarkozy. Et les témoignages de l’entourage de la milliardaire (concernant, par exemple, les venues de Nicolas Sarkozy à son domicile) étaient entachés de contradictions. Seules des concordances de dates existaient. Concordances entre, par exemple, les dates des retraits d’argent effectués sur les comptes de la milliardaire, et les rendez-vous de son entourage avec le trésorier sarkozyste Eric Woerth. Mais cette piste d’un éventuel financement politique occulte n’a pu être creusée, les faits présumés étant prescrits.

Dès lors, renvoyer l’ex-Président en correctionnelle, dans de telles conditions, c’était lui donner des chances d’être, in fine, relaxé. Sans doute les juges d’instruction ont-ils voulu s’éviter une telle humiliation.

Au-delà de toute autre éventuelle motivation, moins glorieuse, de leur décision favorable à Nicolas Sarkozy. Ainsi, il y a peu, l’hebdomadaire "Le Canard Enchaîné" a relayé - sans preuve, là aussi - un écho/ragot présentant le plus médiatisé des trois juges du dossier Bettencourt comme étant à la recherche "d’une belle promotion". Et donc soucieux avant tout, pour ne pas nuire à sa carrière, d’éviter de faire des vagues.

Il peut toujours redouter de subir les dégâts collatéraux d’autres "affaires"

"En décidant d’un non-lieu, la justice vient de me déclarer innocent" , a pris acte, lundi, Nicolas Sarkozy. Alors que nombre de ses soutiens ont estimé qu’il pouvait désormais décider "en toute sérénité" de revenir en politique active, maintenant qu’est derrière lui cette affaire. C’est aller un peu vite en besogne.

Car, dans ce dossier, "M. Sarkozy reste très directement concerné" , ainsi que l’a déclaré l’avocat de l’ex-comptable des Bettencourt, qui avait lâché la bombe d’un éventuel financement politique occulte de l’UMP. Concerné "pour de multiples raisons, et notamment pour une : M. Woerth, qui était tout de même son ministre du Budget et également le trésorier de sa campagne électorale (pour la présidentielle de 2007), est, lui, renvoyé en correctionnelle" . Du reste, ce ne sont pas les dossiers politico-financiers où le nom de Nicolas Sarkozy est cité qui manquent. Même si, à ce jour, il n’est pas mis en examen. Et si, structurellement, il jouit - comme tout ex-président, et subsidiairement ex-ministre - d’un statut pénal confortable et protecteur.

Le camp Sarkozy pourrait même vite déchanter. Puisque serait imminente la convocation chez les juges, pour sa mise en examen, de Claude Guéant.

Une menace? "Claude (Guéant) sait tout"

Claude Guéant, fidèle d’entre les fidèles : omnipotent bras droit de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, puis son dévoué ministre de l’Intérieur. Il est soupçonné notamment pour des ventes de tableaux de maître à des prix surcotés, et pour des primes de cabinet non déclarées au fisc. Or, "tout ce que j’ai fait, je l’ai fait sur instruction du président" , a-t-il toujours répété. Et, pas plus tard que dimanche, dans un journal, un de ses proches a déclaré, comme menaçant : "Claude sait tout, pas seulement dans le dossier Tapie."

Le dossier Tapie (des soupçons d’escroquerie en bande organisée), c’est l’un des dossiers dont Nicolas Sarkozy peut redouter les éventuels dégâts collatéraux. De même, pourrait le gêner l’implication de plusieurs de ses proches dans d’autres "affaires". Le "Karachigate", par exemple : de présumées commissions occultes et détournements de fonds, pour la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, en 1995 (dont Nicolas Sarkozy était le porte-parole). Ou "l’affaire des sondages de l’Elysée" : des soupçons de favoritisme et d’entorses aux règles des marchés publics, à l’Elysée du temps de Nicolas Sarkozy. Ou les allégations de financement occulte, d’abus de biens sociaux et de corruption (par le Libyen Kadhafi) visant sa campagne présidentielle de 2007.