Près d’une semaine après le cessez-le-feu de Gaza signé entre Israël et le Hamas, nous avons rencontré Leila Shahid, la déléguée générale de Palestine auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg. Pour elle, l’Union européenne jouera sa crédibilité sur la scène internationale ce jeudi, lorsque le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas proposera la reconnaissance de l’Etat de Palestine devant l’Assemblée générale de l’Onu.

Pensez-vous que cette opération israélienne à Gaza ait changé la donne ?

Le résultat immédiat de ce nouvel épisode de cette guerre contre Gaza, c’est de faire du recours à l’Assemblée générale des Nations unies un appel pour la paix. Pendant huit jours, on a vu ce que donnait l’alternative : ce sont des Palestiniens qui se procurent des armes pour tenir tête à l’armée israélienne. Je pense que cette opération s’est retournée contre Benjamin Netanyahou, qui a été pris de court par la capacité militaire du Hamas, de même que le Jihad islamique, qui dispose désormais de missiles de longue portée.

L’Autorité palestinienne s’en trouve-t-elle affaiblie ?

Le Fatah (le parti de Mahmoud Abbas) a fait un choix, qui est de renoncer à la lutte armée. Nous avons espéré que la négociation politique mènerait à notre revendication, un Etat palestinien reconnu. Après 20 ans de négociations (et même 23 puisqu’elles avaient commencé à Madrid en 1990), nous constatons que la seule réponse d’Israël a été une réponse militaire. Israël a été kidnappé par une mentalité militariste qui déshumanise les Palestiniens et qui voue les Israéliens à des confrontations militaires avec tous ses voisins. On a bâti un mur, on a créé un dôme de fer, on a construit une clôture contre les Africains, un mur avec le Sud-Liban. C’est George Orwell. C’est une vision effrayante pour les jeunes générations d’Israéliens qui seront vouées à être dans l’affrontement militaire et technologique.

C’est la stratégie du bunker. Israël pense “avoir la paix” en confinant son territoire…

Et c’est exactement le contraire qui se passe. A l’escalade militaire israélienne répond une escalade militaire du côté des milices palestiniennes. Surtout que ceux qui ont choisi la négociation n’ont pas été capables, en vingt ans, d’assurer ni la fin de l’occupation militaire, ni un Etat souverain et viable. Les Palestiniens en tirent les leçons, se disant que peut-être nous avons eu tort de faire ce chemin-là. D’où le désir du président Abbas de faire le point aux Nations unies. Notre demande (pour la reconnaissance d’un Etat de Palestine non membre de l’Onu, NdlR) n’est pas une déclaration de guerre. Il s’agit de mettre la communauté internationale devant ses responsabilités face aux violations systématiques de notre territoire, dont la plus importante est certainement la colonisation. Celle-ci est en train de détruire l’Etat palestinien à venir puisqu’elle lui prend tout son territoire. Pour rappel, la communauté internationale s’est engagée, à Madrid et à Oslo, à nous aider à mettre en œuvre notre Etat.

Cette initiative constitue-t-elle une étape charnière ?

Absolument. Nous nous devons de dire à nos partenaires dans le monde, où qu’ils soient, qu’ils ont aussi des devoirs à l’égard des résolutions qu’ils ont votées et qu’ils n’ont jamais mises en œuvre. Je rappelle qu’une décision de la Cour internationale de justice de La Haye demande la destruction du mur. Or, non seulement il n’est pas détruit mais il est prolongé tous les jours. Les Palestiniens ne constituent pas un sous-peuple qui n’aurait pas le droit d’être protégé par le droit international. Nous avons droit à la souveraineté, à l’indépendance, à l’intégrité territoriale et à un Etat. Il est temps que le monde reconnaisse ces droits inaliénables.

C’est aussi une question de survie pour l’Autorité palestinienne…

Nous sommes affaiblis parce que l’opinion publique palestinienne nous demande des comptes sur vingt ans de négociations de paix qui n’ont servi à rien, et qui, parfois, ont fait empirer les choses. Car, avant, il n’y avait ni le mur de séparation, ni les territoires (sous contrôle partiel israélien), ni ce nombre incroyable de près de 500 000 colons israéliens, qui ont construit une partie de l’Etat israélien dans ce qui devrait devenir l’Etat palestinien.

C’est donc l’échec des négociations qui affaiblit M. Abbas. C’est aussi l’échec de la communauté internationale parce qu’il y a un déséquilibre total entre Palestiniens et Israéliens à tout point de vue. Aucune garantie n’a été donnée ni par l’UE, ni par le Quartette, ni par les Etats-Unis. Nous voyons les colonies augmenter et l’espoir d’un Etat palestinien disparaître. Nous avons besoin de cette reconnaissance avant de revenir à la table des négociations.

Y a-t-il d’autres conditions préalables pour reprendre le dialogue ?

Les seules conditions, elles n’en sont pas. Dans la feuille de route signée par Israël et nous, et garantie par le Quartette, nous devons renoncer à la violence et Israël mettre fin à la colonisation. Israël a violé systématiquement cet accord en continuant à créer des colonies. Cette colonisation est dénoncée par tous les conseils de ministres européens depuis 2009, qui reconnaissent que la poursuite de la colonisation menace la solution à deux Etats. Sur le papier, l’UE a des positions très claires. Même Obama. Le problème c’est que ce n’est jamais traduit (en actes). En ce qui concerne notre demande de reconnaissance, la capacité des membres de l’Union européenne de revoir leur position sera déterminante. Les Américains sont malheureusement presque prisonniers de leur alliance avec Israël. Mais les Européens, qui ont fait de la Méditerranée le cœur de leur politique étrangère, perdront complètement leur crédibilité dans le cas où ils s’abstiennent. Et je le redoute. J’espère que les Européens auront le courage de prendre en compte qu’il ne s’agit pas seulement de notre liberté, de notre souveraineté, mais aussi de la leur.