La Suède, exemple à suivre à l'heure du déconfinement ?

La simple vue des célèbres clichés montrant de grands groupes de Suédois vidant joyeusement bières et cocktails au soleil, sur les terrasses de Stockholm ou de Malmö, en a fait rugir plus d’un d’envie, de frustration ou de dépit.

La Suède, exemple à suivre à l'heure du déconfinement ?

"La gestion du virus par la Suède a généré de nombreux malentendus", déplorait, fin avril, la ministre suédoise des Affaires étrangères, Ann Linde, sommée de s’expliquer par les dirigeants et observateurs étrangers. "Nous poursuivons les mêmes objectifs que tous les autres gouvernements." Ces sept longues semaines de confinement n’ont épargné personne. Le Belge, comme la plupart des Européens, est resté cloîtré chez lui la majeure partie du temps. La simple vue des célèbres clichés montrant de grands groupes de Suédois vidant joyeusement bières et cocktails au soleil, sur les terrasses de Stockholm ou de Malmö, en a donc fait rugir plus d’un d’envie, de frustration ou de dépit. Fidèles à leur petite habitude de faire les choses différemment, les Suédois ont laissé leurs enfants aller à l’école, les couples se rendre au restaurant et les voyageurs ou travailleurs frontaliers rejoindre les pays voisins. Aucun confinement n’a été imposé stricto sensu à la population. Mais, comme toujours, la situation est plus nuancée que les simples clichés qui ont circulé.

Intervention du Parlement

Certaines mesures de fond ont d’abord bel et bien été imposées par les autorités. Les événements publics de plus de cinquante personnes ont été interdits, les visites dans les homes proscrites, et si les bars et cafés sont restés ouverts, ils ont été priés de prendre des dispositions bien précises pour limiter l’assistance et faire respecter les règles de distanciation. La semaine dernière, cinq pubs de Stockholm ont été purement et simplement fermés pour non-respect des règles.

L’Agence de santé publique suédoise a, ensuite, formulé, de son côté, une série de recommandations à destination de la population. Chacun est resté libre de circuler mais en respectant une distance de sécurité, en se lavant régulièrement les mains, et il a été demandé à quiconque manifestait des signes de maladie de rester chez lui. "Les articles de presse internationaux qui se penchent sur cette politique commencent souvent par oublier une pièce importante du puzzle", estime Erik Angner, philosophe, économiste et professeur à l’Université de Stockholm. "Le gouvernement suédois n’a, d’abord et avant tout, pas le droit constitutionnel de déclarer l’état d’urgence en temps de paix pour imposer un confinement à sa population."

C’est un fait, mais la situation est relativement similaire en Belgique, où le gouvernement Wilmès a dû passer par la voie parlementaire afin de jouir de pouvoirs spéciaux et temporaires pour lutter contre la crise sanitaire. Côté suédois, une loi, votée le 16 avril, a permis aux autorités de prendre, si nécessaire, des mesures contraignantes comme la fermeture des ports, des écoles, de centres sportifs et des restaurants, sans avoir à passer systématiquement par le Parlement. Mais la différence se situe dans le fait que le Premier ministre, Stefan Löfvren, n’en a pas fait usage et qu’il n’y a jamais été question d’imposer un quelconque confinement sans repasser par le Parlement.

Une société de consensus

Le point de départ suédois est le suivant : face à cette situation inédite, les effets bénéfiques d’un confinement n’ont pas clairement été démontrés, et cette méthode se marie assez mal avec la mentalité locale. "La société suédoise repose traditionnellement sur le consensus , analyse Erik Angner. En public comme en privé, les gens évitent le conflit, ils privilégient la collaboration. Les autorités ont un pouvoir de contrainte plus limité mais leurs recommandations ont tendance à être respectées. Le rapport des Suédois entre eux, et avec leurs dirigeants, repose donc sur une certaine confiance. Si vous regardez les rues de Stockholm, il y a effectivement du monde dehors mais les choses sont très différentes de ce qu’elles étaient avant le corona. Les gens malades restent chez eux, beaucoup de personnes télétravaillent. Les chiffres des agences de voyage et les données mobiles indiquent, par ailleurs, que durant le week-end de Pâques, qui voit généralement la population voyager massivement dans le pays, les déplacements ont diminué de plus de 90 % par rapport à l’année passée." "Cela indique clairement qu’une grande majorité des Suédois respecte les règles, poursuit-il. Certains ne jouent, certes, pas le jeu mais on peut objecter que lorsqu’une loi est imposée, elle n’est jamais respectée à 100 % non plus. Je ne suis pas certain que cela aurait eu davantage d’impact avec les Suédois."

Stratégie au long cours

Contrairement à ce qui a notamment été évoqué dans le cas des Pays-Bas, eux aussi récalcitrants à l’idée de recourir à la contrainte, il n’a pas réellement été question ici de développer une immunité collective. L’épidémiologiste en chef du gouvernement suédois, Anders Tengell, évoque davantage la nécessité de responsabiliser la population progressivement afin de lutter plus efficacement contre un virus dont nous devrons tous nous accommoder à long terme. "L’un des arguments de l’Agence de santé publique repose sur l’idée que pour être durables, les mesures ne peuvent pas être trop contraignantes, confirme Erik Angner. Et que si vous supprimez la diffusion de la maladie trop brutalement, vous ne faites que repousser le problème." À en juger par la cote de popularité du Premier ministre, la population suédoise semble majoritairement soutenir cette approche. Plus de 70 % des personnes sondées ces dernières semaines disent, par ailleurs, avoir adapté leur comportement. Même si une petite partie de la communauté scientifique n’est pas du même avis et que les chiffres de contamination et de létalité sont beaucoup plus importants en Suède que chez ses voisins.

Un taux de létalité beaucoup plus élevé qu’en Norvège, en Finlande et au Danemark

L’approche suédoise sera d’autant plus analysée, lors des mois et années à venir, que ses chiffres sont considérablement moins bons que ceux des autres pays nordiques. Selon les données publiées ce week-end, la Suède enregistrerait 21 500 cas et 2 653 décès liés au Covid, soit 256 morts par million d’habitants, contre 78 pour le Danemark et 38 pour la Norvège et la Finlande. Cela reste bien moins que dans la plupart des pays d’Europe occidentale mais pose légitimement question.

Plusieurs éléments peuvent expliquer la bonne tenue des pays nordiques, dont la densité de population, la pyramide des âges, la situation géographique, les habitudes de voyage et le patrimoine génétique. Mais cela n’explique pas le différentiel suédois, dont l’approche "douce" est inévitablement pointée du doigt dans la région.

"Stockholm (qui comptabilise à elle seule plus de 1 400 décès, NdlR) enregistre un taux de létalité similaire à ce que l’on voit aux Pays-Bas ou en Belgique mais le reste du pays est assez proche de ce que l’on observe chez nos voisins ", précise, d’emblée, Erik Angner, professeur de philosophie et d’économie à l’Université de Stockholm. " Difficile de dire aujourd’hui quel élément a été plus déterminant qu’un autre mais j’aimerais attirer votre attention sur un possible facteur. Chaque année, le week-end du Spring Break est célébré une semaine plus tôt dans la capitale : fin février, début mars, soit pile le moment où la pandémie s’est répandue en Europe et juste avant qu’on ne réalise la gravité de la situation. Énormément de Suédois de Stockholm ont voyagé en dehors du pays à ce moment-là. Ce qui n’a pas été le cas ailleurs. Cela peut être pris en compte."

Selon l’épidémiologiste Anders Tegnell, la surmortalité enregistrée en Suède pourrait également s’expliquer par un décalage par rapport aux pays voisins où l’épidémie se serait déclarée plus tard. Mais les autorités reconnaissent avoir échoué sur un point clé, indépendamment de la question du confinement : la protection des maisons de repos et de soins.

Au moins un tiers des décès suédois auraient été enregistrés dans les homes, la moitié si l’on s’en tient à Stockholm. De nombreuses critiques font état des homes sous-financés et sous-équipés depuis des années. Le personnel a cruellement manqué de matériel de protection, et le virus s’y est engouffré malgré l’interdiction de visites décrétée dès le 18 mars, avant de faire des ravages. Quelle que soit la politique appliquée, la Suède, comme bien d’autres, n’est pas parvenue à protéger ses aînés.