"Loukachenko sait qu’il tiendra ou tombera avec le régime. Mais cela ne vaut pas pour beaucoup de bureaucrates. Cela, nous pouvons l'utiliser"
L’expert Gustav Gressel fait le point sur les moyens de pression de l’UE.
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Publié le 28-08-2020 à 10h53 - Mis à jour le 28-08-2020 à 14h56
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Face au soulèvement des Biélorusses, Alexandre Loukachenko reste inflexible. Les Européens ont eu beau appeler au dialogue, dénoncer les violences infligées aux manifestants et menacer le régime de sanctions fermes, rien n’y fait : le dictateur a accru la répression. "Nous devons discuter de la manière dont nous pouvons accroître la pression sur Loukachenko" , avait déclaré jeudi le chef de la diplomatie allemande Heiko Maas, avant une réunion avec ses homologues européens à Berlin. La discussion s'est éternisée. Vendredi, le le ministre tchèque des Affaires étrangères Petricek s'est félicité d'un "accord sur le genre de représentants du régime biélorusse que nous voulons cibler" avec des sanctions, évoquant une liste d'environ 20 personnes. "Nous savons plus ou moins qui sera sur cette liste", a-t-il expliqué. Celle-ci devra en effet encore être peaufinée et adoptée formellement par les Vingt-sept, avant d'être éventuellement élargie.
Gustav Gressel, du groupe de réflexion European Council on Foreign Relations, fait le point sur cet outil de politique étrangère.
Les sanctions sont-elles, généralement, efficaces ? Cela dépend de l’effort global, du stade de la crise auquel on les applique, de leur envergure. Les discussions des Américains et ses Israéliens ont donné l’impression à l’Iran que la situation pourrait empirer s’il ne cède pas. Dans le cadre des négociations sur l’accord nucléaire avec l’Iran, ce fut donc une réussite.
Par contre, en ce qui concerne la Russie, et ses activités dans le Donbass et en Crimée, les résultats sont mitigés. Les sanctions européennes heurtent les Russes, surtout le secteur de la défense et l’industrie de l’armement, même s’ils ne l’admettront jamais. Cela a joué dans la décision des Russes de geler la guerre. Reste qu’ils ont eu l’impression que le statu quo a été atteint, que les sanctions n’empireraient pas. Cela diminue l’effet de pression. En plus, les sanctions ont été introduites tardivement. Les Russes ont envahi l’Ukraine en février-mars 2014. Or ce n’est qu’après (le crash de l’avion) MH17, en juillet 2014, que de véritables sanctions ont été prises (à l’égard de Moscou). Du coup, les Russes ont eu l’impression que le problème n’était pas tant l’Ukraine, qu’ils pouvaient y faire ce qu’ils voulaient. Bref, le message, le timing, n’était pas idéal.
Qu’en est-il du cas de la Biélorussie ?
Les sanctions interviendraient assez tôt. L’UE a parlé de sanctions et a aussi donné l’occasion (au régime de Loukachenko) de corriger le tir. Reste qu’il n’y a pas eu de défections. Au contraire, le régime resserre les rangs. La Russie a décidé de soutenir Loukachenko, qui est plus confiant qu’il y a une semaine. Elle le fait en coulisses (conseils de technocrates, spécialistes, enquêteurs, etc.), ce n’est pas le scénario de la Crimée avec l’affichage du plein pouvoir russe.
La question se pose donc : devrions-nous nous limiter à la Biélorussie ou commencer à pointer Moscou qui soutient Loukachenko ? C’est un débat difficile, surtout pour ces États membres qui veulent s’en prendre à Loukachenko, mais pas tant à Moscou.
Les sanctions inquiètent-elles le régime ?
Le régime biélorusse est assez intégré en Occident. Beaucoup font du shopping à Vilnius ou disposent d’appartements à Vienne, qui compte une grande communauté biélorusse proche du régime. Si les sanctions personnelles sont bien ciblées, elles constituent un bon instrument. Est-ce qu’on se limite aux figures officielles du régime, au président de la commission électorale, au fils de Loukachenko, au ministre de l’Intérieur ou de la Justice ? Ou va-t-on creuser plus loin dans l’appareil répressif, pour toucher les chefs de la police, du KGB, des branches du KGB, de certaines prisons ? C’est selon ces décisions que Loukachenko évaluera à quel point nous connaissons son régime.
Certains ministres se sont prononcés vendredi en faveur de sanctions contre Alexandre Loukachenko, lui-même...
Il est président, il est bien sûr responsable, c’est lui qui mène la barque. Mais en réalité, ce que l’on cherche à travers ces sanctions, c’est que les ministres, les chefs de police, ceux qui occupent des postes administratifs importants, deviennent plus prudents dans l’application des mesures (de répression). De peur d’être sanctionnés. Alexandre Loukachenko sait qu’il tiendra ou tombera avec le régime. Cela ne vaut pas pour beaucoup de bureaucrates. Même si Svetlana Tikhanovskaïa devient présidente demain, elle devra s’appuyer sur la police, la justice, l’administration publique. On le voit, en Ukraine, il y a un niveau de continuité scandaleusement élevé entre Ianoukovitch et l’actuel État ukrainien. Il y a même eu une continuité entre le IIIe Reich et la République démocratique allemande. Cela fait partie des transitions de régime, il ne faut pas se faire d’illusions. Mais cela, en l’occurrence, nous pouvons l’utiliser.
De quels autres moyens de pression disposent les Européens ? Nous n’avons pas beaucoup d’autres moyens de pression à notre disposition. D’autant qu’il faut garder en tête les répercussions régionales. La Lituanie, la Lettonie, la Pologne sont voisines de la Biélorussie. Les implications sont également énormes pour l’Ukraine, en ce qui concerne de la neutralité de Loukachenko vis-à-vis de la Russie. Celle-ci a été essentielle pour les accords de Minsk (signés en septembre 2014 pour mettre fin à la guerre en Ukraine orientale, NdlR). S’il se maintient au pouvoir, il ne sera plus neutre, il aura un "seigneur" à qui rendre des comptes, à qui il ne pourra pas refuser l’accueil de bases russes en Biélorussie. L’Ukraine aura une frontière plus longue derrière laquelle les militaires russes pourraient se positionner. Toute la situation militaire changera radicalement.
Il faudrait qu’on commence à s’y préparer. D’autant que les Européens sont une guerre en retard, par rapport à Moscou. Nous n’avons pas de liens profonds avec l’appareil gouvernemental biélorusse. Les institutions éducatives et militaires russes forment chaque officier biélorusse, ils coopèrent sur de nombreux fronts, se connaissent très bien. La Biélorussie fait aussi partie de l’Union économique eurasiatique. Cela favorise Moscou - qui a décidé de soutenir Loukachenko même si c’est la chose la plus stupide que la Russie puisse faire pour préserver ses intérêts à long terme dans la région - et de ne pas parler à l’Occident de cette situation.
Les Européens se penchent vendredi également sur leur relation avec la Russie, de manière générale…
La situation est mauvaise depuis 2014. Mais il y a toujours cette fiction européenne, cette idée qu’elle ne devrait pas l’être. À ce titre, Emmanuel Macron vit dans un monde de rêve. Les Allemands, eux, savent que la situation est mauvaise, mais n’en parlent pas. Il est temps de communiquer sur le fait que ce rêve, qui date des années 1990, d’une seule maison de l’Europe, unie, d’une convergence institutionnelle, économique, sociétale et normative, ne va pas se réaliser. Au contraire. Il y a une concurrence entre l’Europe occidentale et la Russie, entre deux modèles différents de valeurs, d’ordre politique, sociétal, économique. La Russie essaie de l’emporter et nous, nous prétendons que cette concurrence n’existe pas.