L'État italien doit-il payer pour les morts du coronavirus à Bergame ? "Le droit à la vie et aux soins a été refusé à des milliers de citoyens"

Cinq cents familles de victimes du Covid-19 de la région de Bergame attaquent le gouvernement italien. Elles lui réclament 100 millions d’euros pour sa "mauvaise" gestion de la pandémie.

En mars 2020, l’armée italienne a dû venir en aide au cimetière et au crématorium de Bergame, submergés, pour évacuer les corps vers d’autres communes.
En mars 2020, l’armée italienne a dû venir en aide au cimetière et au crématorium de Bergame, submergés, pour évacuer les corps vers d’autres communes. ©IPA/ABACA
Valérie Dupont - Correspondante à Rome

Le 8 juillet dernier, une cinquantaine de familles ont fait le voyage entre Bergame et le tribunal civil de Rome, un long déplacement pour souligner l’importance du procès-fleuve qui vient à peine de commencer. Au total, plus de cinq cents familles accusent le gouvernement italien, celui de Giuseppe Conte en charge quand l’épidémie a commencé en Italie, le ministère de la Santé et la région de Lombardie, d’avoir causé la mort de leurs proches dans la province de Bergame. Parmi ces familles, celle de Consuelo Locati, l’avocate qui est à la base de l’action légale. "En mars 2020, nous avions créé un groupe Facebook, pour partager nos émotions, notre vécu à Bergame, au moment où nous entendions seulement les ambulances et les corbillards. Peu à peu, nous nous sommes rendu compte que nous avions tous vécu le même scénario d’abandon total des institutions. C’est là qu’est née l’idée de créer un comité pour mener une action en justice, raconte la jeune femme. Des appels téléphoniques sans réponse aux services d’urgence, des médecins qui refusaient de se déplacer sur ordre de la région, un manque criant d’oxygène, manque de protections pour le personnel sanitaire, et des décisions prises par les responsables politiques qui ont provoqué des milliers de contaminations, par exemple la décision de ne pas fermer l’hôpital d’Alzano Lombardo, ou encore l’obligation pour les maisons de soins d’accepter des malades Covid dans des résidences pour personnes âgées."

L'État italien doit-il payer pour les morts du coronavirus à Bergame ? "Le droit à la vie et aux soins a été refusé à des milliers de citoyens"
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Au total, un dossier de deux mille pages a été déposé sur la table du juge. Les témoignages de cinq cents familles qui ont toutes perdu un mari, une épouse, un père, une mère ou des grands-parents, la liste est longue. "Mon père est tombé malade début mars, malgré nos nombreux appels, aucun médecin ne s’est déplacé, nous avons dû nous débrouiller pour trouver des bouteilles d’oxygène, et quand nous avons appelé les urgences, ils nous ont dit que sa saturation en oxygène était encore trop élevée pour l’hospitaliser ! Finalement, l’ambulance est venue le 19 mars, le jour de la fête des pères, nous ne l’avons plus jamais revu", raconte la sœur de Consuelo qui l’accompagne à Rome. Les autres membres du comité racontent presque tous la même histoire. Une longue agonie solitaire sans aucune assistance. "Nous attendons que les autorités assument leurs responsabilités. Parce que le droit à la vie et aux soins a été refusé, et non seulement à mon père mais à ces milliers de citoyens qui sont morts abandonnés et souvent sans oxygène", estime Salvatore Mazzola, le boulanger de Nembro, l’un des villages les plus endeuillés en mars 2020.

"L’Italie a menti"

L’argumentation des trois avocats se base sur des documents officiels publiés par les autorités italiennes à partir du mois de janvier 2020. Des procès-verbaux des réunions de la cellule d’urgence instaurée par le gouvernement, des circulaires envoyées par la région de la Lombardie aux médecins.

"La région n’a pas respecté le protocole qui prévoyait qu’en cas de transmission d’un virus inconnu, un confinement devait être immédiatement instauré, alors qu’en février, en Lombardie, on publiait des articles pour dire que Bergame ne devait pas bloquer sa production industrielle
." Certains documents de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) font aussi partie des preuves.

"L’Italie a déclaré à l’OMS et à l’Union européenne que nous étions parfaitement prêts pour répondre à une épidémie, mais l’Italie a menti,
accuse Consuelo Locati, le plan pandémique de l’Italie datait de 2006, il a été confirmé en 2017, sans jamais intégrer les décisions et les lignes de conduite du Parlement européen de 2013. Il n’a jamais été mis à jour, les responsables du ministère de la Santé gonflaient les évaluations !" Lorsque le chercheur de l’OMS, Francesco Zambon, révèle le pot aux roses, son rapport et le plan pandémique de l’Italie sont immédiatement retirés du site internet de l’OMS et le scientifique poussé à la démission. Le parquet de Bergame enquête sur ces faits dans le cadre du volet pénal du procès, dont la date n’est pas encore connue. "Pour ce procès devant le tribunal civil, nous demandons la reconnaissance des responsabilités institutionnelles, mais nous demandons un dédommagement financier de 100 millions d’euros pour les cinq cents familles, un dédommagement pour avoir causé par négligence la rupture de nos liens familiaux, car la Constitution assure aux citoyens le droit à la santé, un droit qui n’a pas été respecté à cause des décisions prises par les autorités", conclut l’avocate Locati. Le procès durera sans doute plusieurs années, mais les familles des victimes de Bergame se disent sereines, confiantes que la justice sera rendue pour leur fournir des réponses et des noms, ceux des responsables politiques et administratifs qui n’ont pas rempli leur devoir de protéger les citoyens.

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