"Champagne" ou "vin à bulles" ? Quand les Russes se moquent du Kremlin

Les Russes multiplient les moqueries contre cette décision venue du Kremlin.

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© JC GUILLAUME
Paul Gogo - Correspondant à Moscou

C’est Vladimir Poutine en personne qui a signé cet étonnant décret. Selon cet ajout à la loi qui concerne les alcools à base de raisin, seul le vin à bulles produit en Russie pourra désormais être qualifié de "champagne" sur le territoire russe. Sacrilège pour les marques de luxe françaises qui produisent en Champagne et qui devront accoler une étiquette "vin à bulles" en cyrillique à côté de leur appellation originelle…

La décision sonne d’autant plus comme une provocation que l’amendement indique clairement que la législation russe ne tiendra pas compte de la protection de l’appellation française "Champagne AOC". Ce statut est pourtant protégé par le Comité interprofessionnel du Vin de Champagne qui mène une bataille sans fin, dans le monde entier, pour empêcher les ersatz de proliférer.

"Capitulation" française sans combattre

En première ligne, la société française Moët Hennessy a dû stopper ses exportations vers la Russie le temps d’un week-end. Quarante-huit heures plus tard, la société annonçait reprendre une activité normale, de quoi révolter les internautes français qui y ont vu une capitulation face à l’envahisseur russe, une annexion du champagne français qui ferait passer celle de la Crimée pour une banalité…

Les réactions ont, de manière surprenante, été aussi virulentes côté russe, où les internautes se sont montrés particulièrement critiques. L’humour y a pris bonne part, suggérant d’agir de la même façon pour attribuer le prestige des berlines allemandes aux Lada soviétiques, ou encore, la victoire de l’Euro de football en renommant l’équipe russe "Squadra Azzurra". Certains médias ont interrogé leurs lecteurs, "Comment réagiriez-vous si la France s’attribuait l’appellation "vodka" ?" En Ukraine, on y a vu le symbole d’une Europe qui ne sait plus faire barrage à la Russie.

Dans les faits, l’exportation est aujourd’hui quasiment à l’arrêt. Les ministres français sont montés au créneau, assurant négocier avec les autorités russes pendant que les marques françaises doivent repartir de zéro : ce changement législatif impose une nouvelle certification des produits et un nouvel étiquetage.

Les Russes ne sont pourtant pas dupes. Le pays a sa propre histoire du "vin à bulles", liée à la Crimée, terre de vignes. L’histoire la plus impressionnante est celle du "champagne soviétique", un mousseux que Staline fit créer dans les années 1930 avec l’objectif de le rendre accessible à tous. Surnommé "shampoing" par les Russes, ce vin à bulles bas de gamme est toujours aussi populaire. Mais il ne viendrait à l’idée de personne de le comparer au champagne champenois.

Le champagne russe a également sa facette "luxe". Nul doute qu’elle bénéficiera de cette situation. Il y a "Abrau-Durso", dont les actions sont à la hausse depuis les annonces du Kremlin. Ce qui avait déjà été le cas, en janvier dernier, après que Vladimir Poutine, friand de viticulture, a déclaré qu’il se verrait bien travailler dans cette entreprise à l’issue de sa carrière politique.

Et puis il y a "Novy svet", un vin criméen, propriété d’un ami de très longue date du président russe, l’oligarque Iouri Kovalchouk. En Russie, la priorité nationale profite toujours à un proche du Président.

Le cognac et le porto aussi

Le détail a moins fait parler mais ce décret contesté touche aussi au porto portugais et au cognac français : 100 % du raisin devra avoir été cueilli sur le territoire russe pour que l’alcool puisse bénéficier de l’image de ces appellations étrangères. De quoi laisser amère l’Arménie qui venait tout juste de se plier aux injonctions de Bruxelles, qui lui réclamait de ne plus utiliser l’appellation "cognac". Le cognac arménien est très réputé en Russie et dans les pays du Caucase ; il devra désormais concurrencer le russe sans son appellation, elle-même illégalement empruntée à la France…

Dans une tribune publiée par la Novaïa Gazeta, le politologue Andreï Kolesnikov a résumé la situation avec ironie : "Nous devons être les premiers partout, des missiles Iskanders jusqu’aux vaccins. Nous ne faisons pas confiance aux classements mondiaux reconnus, par exemple, dans le domaine de l’enseignement supérieur, et nous nous efforçons de créer le nôtre, où nos universités devraient naturellement se trouver en première place. Cette auto-illusion est inquiétante mais la population doit être convaincue que la Russie est la meilleure. Ce mélange de complexe d’infériorité et de syndrome de supériorité se termine par des victoires ridicules sur le front du champagne."