Un linceul de cendres entoure Athènes : "Comment nous, Athéniens, allons respirer dorénavant ?"

Le sud-est de l’Europe connaît actuellement des conditions de canicule intense. La Grèce et la Turquie subissent de violents incendies, qui menacent également d’autres pays.

Un linceul de cendres entoure Athènes : "Comment nous, Athéniens, allons respirer dorénavant ?"
©AFP
Angélique Kourounis - Correspondante à Athènes

L’air est étouffant. La route brûlante. On sent la chaleur transpercer la semelle pourtant épaisse des chaussures. De part et d’autre de la route, de grands arbres sont calcinés. À perte de vue, la couleur grise de la terre brûlée domine dans un silence assourdissant. Pas un seul chant de grillon ou d’oiseau. La vie a déserté la région de Varibombi. Tout est recouvert d’un immense linceul de cendres. Çà et là, des carcasses de tortues ou d’autres petits animaux attirent le regard, que l’on détourne immédiatement. Puis, devant les arbres qui, 48 heures après que l’incendie a éclaté, continuent de brûler, l’inquiétude fait place à une immense colère.

Désespoir et colère

Chaque année c’est la même histoire. La Grèce flambe avec son cortège de morts : 77 en 2007, 102 en 2018, pour ne citer que ces deux dernières catastrophes. Des milliers d’hectares de garrigues, de cultures, d’oliveraies, de forêt partent en fumée. Des centaines d’animaux meurent brûlés vifs, des dizaines de maisons sont détruites sans que jamais l’appareil d’État, quel que soit le gouvernement en place, soit prêt à faire face à la situation.

Ce reproche revient à chaque fois que l'on tente de recueillir des témoignages : "La police est venue, m'a obligé à partir. Tous les efforts d'une vie sont partis. Je n'ai plus rien. Tout a brûlé, la maison, l'électroménager, la voiture. Tout, mais j'ai sauvé mon chien."

Cet homme ne s’adresse pas à nous précisément. Il parle tout seul assis sur le bord de la route. Il voudrait retourner chez lui voir l’entendue des dégâts mais les forces de l’ordre l’en empêchent.

Plus loin, un autre, bien moins résigné et très en colère, s'en prend à cette police omniprésente ce mercredi matin et prend les journalistes à témoin : "La maison a brûlé à l'extérieur et, à l'intérieur, on nous a tout volé dans la nuit ! On nous a obligés à partir mais personne n'était là pour éviter les razzias." Une femme à la chevelure blonde totalement couverte de cendres, visiblement épuisée, les mains autrefois manucurées noircies par la suie, sourit malgré la désolation qui l'entoure : "On a sauvé les chevaux. Le reste, je m'en fous."

Polémique autour du rôle du vent

Tous les centres équestres de l’Attique, la région qui entoure la capitale grecque, sont concentrés à Varibombi, à 40 kilomètres d’Athènes. Aussi, dès lundi après-midi, quand on a compris que les feux étaient hors de tout contrôle, la priorité était de tout faire pour qu’il n’y ait pas de victime - d’où les évacuations très tôt des villages, monastères, colonies de vacances et villas - et de sauver les quelque 200 chevaux piégés dans leurs écuries.

"C'était surréaliste, se rappelle Efi, dont la maison a été épargnée, les chevaux couraient partout dans les ruelles sur la place de Varibombi. Ils avaient un regard fou."

À peine l’incendie de Varibombi a-t-il été circonscrit que c’était la région de Thrakomakédones, 10 kilomètres plus en aval vers la capitale, qui prenait le relais. Le village olympique a été évacué et en moins d’une heure les premiers faubourgs de la banlieue nord d’Athènes étaient menacés.

"Mais comment on en est arrivé là ?", se demande, comme beaucoup de Grecs, Maria, fonctionnaire de son état. Le vent est justement au centre d'une polémique. Les télévisions proches du gouvernement libéral ont en effet expliqué que " les vents qui soufflaient très fort étaient à l'origine de la catastrophe et compliquaient le travail des sauveteurs" . Alors qu'à l'inverse le centre météorologique national a publié un communiqué soulignant que "l'intensité des vents était pratiquement nulle" . Il n'en fallait pas plus pour que déferle sur les réseaux sociaux une campagne accusant le Premier ministre Kiriakos Mitostakis de " contrôler les médias " pour masquer son " incompé tence" dans cette crise.

Force est pourtant de reconnaître que l’évacuation préventive des régions proches des incendies a évité, jusqu’à présent, que l’on déplore des victimes. Sur ce point précis, le ministère de la Protection civile, qui n’a cessé d’envoyer des messages sur les téléphones portables pour prévenir du danger et demander aux gens de suivre les instructions de la police, a plutôt bien fait son travail. Il va néanmoins devoir s’expliquer sur la propagation du feu alors qu’il n’y avait aucune difficulté d’accès sur les lieux de l’incendie, et aucun vent.

Mais il n’y a pas que la région de l’Attique qui flambe. L’île d’Eubée à une heure et demie de la capitale, les îles de Rhodes et Kos dans le Dodécanèse, Kozani et Grévena au nord-est du pays, le Magne au sud-ouest du Péloponnèse et surtout, depuis hier après-midi, la vieille Olympie sont également concernés.

À Athènes l’inquiétude des habitants est perceptible. Mardi soir, ils se sont couchés alors qu’un gros nuage noir recouvrait la ville. Mercredi, ils se sont levés avec les cendres de l’incendie de Varibombi sur leurs balcons. Le ministère de la Protection civile leur a demandé de rester chez eux, portes, fenêtres et cheminées calfeutrées, en portant un masque si possible et l’air conditionné fermé alors que la canicule se poursuit pour la seconde semaine avec des pointes de 47 ° par endroits.

"Je me fous de leurs conseils à la c… !, enrage Maria. Je veux que l'on me dise comment nous, Athéniens, allons respirer dorénavant. Toutes les forêts autour de la ville ont brûlé."

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