En France, même les vaccinés et pro-vaccins rejettent farouchement le pass sanitaire

Ils sont vaccinés, défendent même l'importance de la vaccination contre le Covid-19, mais protestent dans la rue contre l'imposition du pass sanitaire: ces Français le rejettent au nom de la défense des libertés et du refus d'une société de contrôle.

AFP

"L'autoritarisme n'est pas la solution", dit le professeur de mathématiques Alexander Samuel, qui a manifesté à Nice contre le pass sanitaire tout en se battant contre les théories anti-vaccin. Pour cet homme de 36 ans, qui se revendique "gilets jaunes", la "communication délétère" du gouvernement ne fait qu'accentuer la défiance contre les vaccins.

"Au lieu d'inviter McFly et Carlito (à l'Elysée en mai, pour une vidéo avec Emmanuel Macron, ndlr), on aurait pu faire appel à Fred et Jamy", déplore-t-il, en référence aux anciens animateurs de l'émission télévisée de vulgarisation scientifique "C'est pas sorcier".

L'enseignant reproche aussi au gouvernement de mettre en avant le discours anti-vaccin porté par certains manifestants pour mieux discréditer tout le mouvement.

Pour lui, l'extension du pass "soulève une inquiétude légitime au niveau des libertés individuelles", mais il dénonce surtout "l'hypocrisie" d'une "obligation vaccinale déguisée" qui risque de "générer sur le long terme des gens beaucoup plus défiants".

Déjà obligatoire depuis le 21 juillet dans les lieux culturels et de loisirs, le pass doit être étendu lundi aux cafés, restaurants, trains grandes lignes, cars longue distance et vols intérieurs, ainsi qu'aux patients non urgents et visiteurs dans les établissements de santé et maisons de retraite. Sous réserve de la décision ce jeudi du Conseil constitutionnel, saisi par Matignon et des députés de gauche.

Les manifestants qui s'y opposent sont toujours plus nombreux depuis trois semaines. Samedi, plus de 200.000 ont été recensés par les autorités, 160.000 une semaine plus tôt.

Directeur de l'Observatoire de l'opinion de la fondation Jean Jaurès, Antoine Bristielle a assuré lundi sur France Inter qu'"à l'heure actuelle, il n'y a plus que 17% de la population qui refuse de se faire vacciner contre le Covid-19, alors qu'autour de 40-45% de personnes expriment leur soutien ou leur sympathie" au mouvement anti-pass.

Porte-parole d'Attac, Raphaël Pradeau appelle ainsi à manifester tout en disant: "Dès que j'ai pu être vacciné, je l'ai fait, en mesurant ma chance d'être dans un pays où j'y ai accès".

Il a signé le 22 juillet, aux côtés de responsables associatifs et d'élus, la tribune intitulée "Refusons le projet de loi sanitaire et les régressions sociales".

"Ce que je reproche à Macron, c'est ce discours contraignant qui masque l'absence d'une politique de santé", explique M. Pradeau, en soulignant que "les personnes les moins vaccinées habitent dans des déserts médicaux". Il demande la "levée des brevets", pour permettre aux autres pays de produire des vaccins et d'accélérer leur vaccination.

"Diviser", "contrôler"

La crainte de l'instauration d'une société de contrôle est également source de mobilisation.

"Moi je suis serveur, j'ai jamais voulu être flic", a expliqué samedi Stéphane Grand, 27 ans, manifestant à Montpellier. "Ça me dégoûte qu'on nous demande de vérifier qui est vacciné et qui ne l'est pas, ça rend mon travail impossible".

Cette question fait partie des dix points d'alerte listés le 20 juillet par la Défenseure des droits, qui dénonce "le contrôle d'une partie de la population par une autre" et juge que la vérification du pass sanitaire doit "relever des autorités publiques".

Nombre de manifestants s'inquiètent qu'on construise un affrontement entre vaccinés et "antivax" qui empêche la nuance et une position critique.

"C'est difficile d'en parler autour de moi", a confié à l'AFP Loïc, 48 ans, cadre commercial rencontré dans la manifestation à Bordeaux, assurant n'être "pas contre le vaccin mais contre le pass sanitaire, comme mesure liberticide". "On a l'impression qu'il y a comme une volonté de diviser la France. Diviser, pour mieux contrôler."

Loïc ne manifeste pas habituellement, même s'il avait "fait un peu la Manif pour Tous". "Mais là ce qui est frappant, c'est qu'il y a des gens de tous milieux: quelqu'un comme moi plutôt d'un milieu bourgeois, des gilets jaunes, des syndicalistes, des soignants...".

Dans un entretien vidéo avec le député de La France Insoumise, François Ruffin, diffusé le 19 juillet sur la chaîne Youtube de ce dernier, la philosophe Barbara Stiegler déplore elle aussi la fabrication d'une "mise en scène d'un conflit entre les pro et les anti". Un procédé qui "tue la pensée", selon elle.

Pour la philosophe, le manque de débat de la part du gouvernement marque un "risque de basculement dans un régime autoritaire", en raison notamment de "mesures de plus en plus répressives".

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