Comment Emmanuel Macron compte utiliser la présidence de l'Europe comme tremplin vers sa réélection
Le président Emmanuel Macron avait déjà fait le pari de l’Europe en 2017.
- Publié le 01-01-2022 à 08h00
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La France prendra donc, ce samedi, la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne pour une durée de six mois. Au beau milieu de ce semestre se tiendra l’élection présidentielle française. Le premier tour est fixé au 10 avril, le second au 24 avril.
Le président français Emmanuel Macron n’a pas encore annoncé qu’il briguait un second mandat mais ses intentions sont claires. Il est déjà en campagne et compte bien utiliser cet événement européen pour se faire réélire.
Thierry Chopin, professeur de science politique à l'Université catholique de Lille et conseiller spécial de l'Institut Jacques Delors, suit cette actualité de près puisqu'il est à la tête du comité indépendant de réflexion et de propositions pour la présidence française du Conseil de l'UE. Le 30 novembre, il a remis son rapport baptisé Une Europe pour aujourd'hui et pour demain au secrétaire d'État chargé des Affaires européennes Clément Beaune. "Cette présidence permettra à Emmanuel Macron de réaffirmer son engagement européen auprès de son électorat. De mon point de vue, il y a aussi matière à mettre en avant le bilan de son quinquennat européen. Il a été ambitieux pour l'Europe dès son élection en 2017. Il parlait même de refondation, de renaissance. Le risque, c'est qu'au moment de faire les comptes, la coupe européenne ne soit pas considérée comme assez remplie aux yeux de ses adversaires. Mais la France peut encore obtenir des résultats positifs, tangibles et concrets durant sa présidence."
"Macron a plein de copains dans la place"
La fenêtre de tir sera toutefois brève. La raison est simple : un président sortant et candidat à sa succession doit respecter la période de réserve électorale, qui commencera le 20 mars. Il ne peut donc pas utiliser son mandat pour des activités publiques qui entreraient dans le champ de la campagne. "Mais d'ici le 20 mars, ce sera un feu d'artifice permanent", prédit Olivier Costa, directeur de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et directeur du département des études politiques et de gouvernance européennes au Collège d'Europe à Bruges. "Si Emmanuel Macron a éprouvé des difficultés à trouver des alliés venant des autres États membres de l'UE pendant son quinquennat, il a aujourd'hui l'avantage d'avoir plein de copains dans la place. Charles Michel est son allié politique naturel. On peut même dire qu'il lui doit son siège de président du Conseil européen. Ursula von der Leyen lui doit aussi son poste de présidente de la Commission. Le président du groupe Renew Europe au Parlement, Sébastien Séjourné, est également un proche d'Emmanuel Macron, tout comme la présidente de la BCE Christine Lagarde. Ça va lui donner une grande capacité d'action. Bien plus grande que lors d'une présidence lambda."
Emmanuel Macron aura ainsi un boulevard devant lui. "Il pourra même jouer au chef de l'Union européenne, ce qu'il ne sera pas, poursuit Olivier Costa. La manière dont on communique en France est intéressante à cet égard. On utilise volontiers le sigle PFUE mais il est mensonger puisqu'il ne s'agit pas de la Présidence française de l'Union européenne mais du Conseil de l'Union européenne. Peut-être qu'un autre qu'Emmanuel Macron aurait été vite recadré par ses camarades à Bruxelles. Mais là, je crois qu'ils vont lui laisser les coudées franches. Ce sera un show Macron."
En se mobilisant sur la scène européenne, le futur candidat pourrait s'éloigner du terrain national. Mais il a trouvé la parade : il a défini des priorités européennes en lien avec des préoccupations françaises et qui, de surcroît, peuvent plaire à un large éventail d'électeurs. Il s'agit notamment de défendre une Europe souveraine capable de maîtriser ses frontières et donc de relever le défi migratoire et d'initier la réforme de l'espace Schengen, de créer un salaire minimum européen visant à mettre fin au dumping fiscal, ou encore de faire aboutir la taxe carbone sur des produits importés fabriqués par des entreprises hors UE ne respectant pas les critères européens en matière d'environnement. "Ce n'est pas complètement un hasard si Emmanuel Macron a commencé par ces thèmes-là, note Thierry Chopin. Il pourrait aussi capitaliser sur le plan de relance de 750 millions d'euros qu'il a porté avec l'Italie. Quant à la crise sanitaire, si ça n'a pas été brillant au début en raison des divisions entre les chefs d'État et de gouvernement, ça s'est nettement amélioré ensuite. La réponse de l'Europe a été bien plus rapide, forte et innovante que lors de la crise financière."
Pour Olivier Costa, cette stratégie peut être dangereuse. "Emmanuel Macron devra faire des efforts pour faire avancer des dossiers. S'il le fait, on va probablement l'accuser de brader les intérêts de la France et de s'occuper trop de l'Europe, de l'international, et pas assez des problèmes des Français. S'il ne le fait pas, il ne fera bouger aucun dossier et ce n'est pas bon non plus. Quoi qu'il fasse, les autres candidats seront en embuscade. Mais il est suffisamment malin pour présenter les initiatives européennes comme de grandes victoires pour la France."
"En contraste avec un discours de déclin"
Avec la présidence française du Conseil de l'UE, Emmanuel Macron peut aussi montrer qu'il joue dans la cour des grands. Il a d'ailleurs récemment été ferme face au Premier ministre britannique Boris Johnson sur des sujets liés à la pêche, la défense et l'immigration. "Il va montrer qu'il incarne la fonction et il va surjouer ce registre-là, pense Olivier Costa. Il y a toujours un avantage pour le président sortant qui peut rouler des mécaniques, surtout quand les autres candidats n'ont pas ou ont moins le profil."
"Ça peut aussi être l'occasion pour Emmanuel Macron d'exercer une forme de leadership en Europe, ajoute Thierry Chopin. Il pourra montrer que la France peut encore exercer une certaine influence sur la scène européenne, en contraste avec un discours de déclin entendu chez certains candidats."
Autre avantage pour Emmanuel Macron : la confiance des Français vis-à-vis de l'UE s'est accrue. "Il y a eu un effet Brexit, relève Thierry Chopin. Les candidats eurosceptiques l'ont vu et ils ont ensuite mis de l'eau dans leur vin. Et puis, il y a eu aussi un effet crise sanitaire."
La candidate du Rassemblement national (RN) Marine Le Pen ne dit ainsi plus vouloir que la France sorte de l’UE ni de l’euro. Ça lui avait été très dommageable au second tour de l’élection présidentielle en 2017, face au candidat qui avait fait de "l’Europe qui protège" un slogan plus optimiste.
Le hic pour Emmanuel Macron, s’il arrive au second tour en 2022 : la possible qualification de la candidate Les Républicains (LR) Valérie Pécresse, une pro-Européenne qui doit toutefois composer avec la frange souverainiste de son parti. Valérie Pécresse prépare par ailleurs un contre-programme de la présidence française du Conseil de l’UE, ce qui montre que l’Europe sera bien, comme en 2017, un enjeu majeur de l’élection présidentielle.
Emmanuel Macron aurait d’ailleurs pu demander un report de la présidence française du Conseil de l’UE. Il ne l’a pas fait. C’est dire si, pour lui, l’Europe et cette présidence ne sont pas un handicap mais un atout, que le président français place au cœur de la campagne du candidat Macron.