Salah Abdeslam: "Je n’ai tué, ni blessé personne"

Salah Abdeslam s’est longuement expliqué mercredi au procès des attentats du 13 Novembre. Tout en restant sympathisant de l’État islamique, il minimise son rôle dans les attentats. Et laisse entendre qu’il a renoncé à actionner sa veste explosive.

Christophe Lamfalussy, envoyé spécial à Paris

Je n'ai tué personne, ni blessé, pas même une égratignure." D'emblée, mercredi devant la cour d'assises spéciale de Paris, Salah Abdeslam a annoncé sa ligne de défense : il n'est pas l'ennemi public numéro un qu'on a présenté dans les médias, il n'est qu'un pion dans une opération "militaire" de l'État islamique visant à punir la France pour sa participation aux frappes de la coalition dans le califat irako-syrien, les attentats de Paris qui ont fait 130 morts et 413 blessés le 13 novembre 2015.

Le Français de Molenbeek était appelé à répondre aux questions des juges et des parties sur ce qui s’est passé avant l’été 2015, lorsque la cellule se constituait en Belgique, et les étapes de sa radicalisation. Tantôt insolent, tantôt poli, Salah Abdeslam a parlé pendant plusieurs heures alors qu’il s’était tu pendant quasiment cinq ans d’instruction.

"Permettez-moi de faire une petite déclaration", a-t-il dit au président Jean-Louis Périès. "Cela me permettra peut-être de répondre plus facilement à vos questions." Déclaration dans laquelle il a souligné qu'il n'avait tué personne et que, si le tribunal le condamnait à une lourde peine comme cela se passe souvent dans les affaires de terrorisme, le message serait néfaste. "À l'avenir", précise-t-il, "quand un individu se retrouvera dans un bus ou dans un métro avec une valise bourrée de 50 kilos d'explosifs et qu'il se sera dit au dernier moment qu'il n'a pas envie de le faire, il saura qu'il n'a pas le droit de faire demi-tour, parce qu'il sera pourchassé, humilié comme je le suis aujourd'hui."

Pensait-il à Osama Krayem, qui a renoncé à se faire exploser dans le métro bruxellois, à Mohamed Abrini, l’homme au chapeau qui a fui l’aérogare de Zaventem juste avant l’explosion, tous deux aussi présents sur le banc des accusés à Paris, ou tout simplement à lui, dont la veste d’explosifs n’a pas fonctionné dans la capitale française ?

Plus tard, il donnera un indice en posant une question : "Est-ce que j'ai bien fait de faire marche arrière ou j'aurais dû aller jusqu'au bout ?"

Une allégeance tardive à Daech

Sur le fond, Salah Abdeslam ne renie pas son adhésion à l’État islamique, mais minimise son rôle dans la préparation des attentats.

Sa radicalisation à Bruxelles s’est faite étape par étape : autour du conflit palestinien, de la question des bases américaines en Irak et finalement en connaissance des atrocités commises par le régime de Bachar al-Assad en Syrie. Fin janvier 2015, un procès-verbal de la police belge affirme qu’il a l’intention de partir incessamment en Syrie et qu’il s’agite à la sortie de la mosquée Al Moutaquine.

Lui qui s'était présenté au début du procès comme "un combattant de l'État islamique" persiste et signe. "L'État islamique combat pour que l'ordre islamique soit établi sur la Terre" renchérit-il. "Je les soutiens et je les aime car ils sacrifient leurs biens et leur corps."

Toutefois il affirme n'avoir prêté allégeance à Daech que "48 h avant les attentats" (avant de se rétracter sous les yeux noirs de son avocate) et n'avoir pas été mis au courant des plans établis à Raqqa. Ce n'est qu'à la dernière minute qu'il a été contacté pour rejoindre la cellule. "Par qui ?", lui demande le président. Silence. Le président le relance, pressé d'en savoir plus sur des questions qui devraient être posées plus tard dans le procès. "Vous, vous n'aviez pas de mission 48 heures avant les attentats ?", tente-t-il. "Non, non… Après, mon frère va me demander des choses et je vais faire ces choses-là", lâche-t-il avant de promettre des réponses plus tard "si Dieu le veut".

Tout était cloisonné, selon lui. Il savait que son "meilleur ami" Abdelhamid Abaaoud était parti se battre en Syrie (tout le monde en parlait à Molenbeek après la diffusion de la vidéo le montrant tractant des cadavres) mais dit avoir ignoré pendant plusieurs mois que son frère Brahim y était allé aussi. "Mohamed Abrini ne m'a rien dit. Mon frère n'a rien dit. Chacun avait son petit secret."

Quant au mystérieux voyage en Grèce, fait en août 2015 avec l'un des accusés, alors que les commandos arrivaient progressivement de Syrie, mêlés au flot des réfugiés, il n'aurait rien à voir avec la préparation des attentats. "C'était un road trip", dit-il devant une cour sceptique. "On avait de l'argent à gaspiller. C'était la crise en Grèce. Beaucoup de gens du quartier en profitaient. Il n'y a rien d'autre. Pour vous, tout est lié à l'État islamique. Il y a aussi une vie sociale."

Trois témoins absents

Trois témoins - la sœur, la mère et l'ex-fiancée du prévenu - ne se sont pas présentées devant la cour. "Je n'avais ni le courage, ni la force d'être face à vous", s'est justifiée dans une lettre aux juges la sœur Myriam. "Pour certains, il est le tueur du Bataclan alors qu'il n'a tué personne", plaide-t-elle. À défaut, le président a lu les dépositions des trois femmes à la police belge. Dans l'une d'elles, l'ex-fiancée Yasmina décrit une mère d'Abdeslam qui a fait de ses fils des enfants rois. "Elle ne leur a pas appris à faire la distinction entre le bien et le mal", dit-elle. "Les hommes de la famille ont été éduqués avec l'idée qu'ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient."

Abdeslam n'avait travaillé que quelque mois à la Stib avant de tomber pour une tentative de vol en Brabant wallon. Après, il avait vécu du chômage et de petits boulots auprès de commerçants. Il buvait, fumait, allait en boîte. En fin d'audience, Salah Abdeslam a répondu aux questions des avocats. À une avocate des parties civiles, il a répondu : "J'ai peur de Dieu, j'ai peur de l'enfer, j'ai peur du châtiment de Dieu."