Faut-il vraiment s'inquiéter de l'attaque de la centrale nucléaire de Zaporijjia?

Alors que l'Europe s'alarme des tirs opérés par l'armée russe sur la centrale nucléaire de Zaporijjia, le politologue belge Joseph Henrotin relativise : l'attaque est "inédite et inquiétante, mais du sang froid ferait du bien". Explications.

Ce vendredi, l'Europe s'est réveillée avec cette information : la Russie a bombardé la centrale nucléaire de Zaporijjia en Ukraine, "la plus grande d'Europe". Un fait qui a de quoi inquiéter, le président ukrainien en premier, qui a accusé Moscou de recourir à "la terreur nucléaire".

Dans un tweet, le politologue belge Joseph Henrotin, spécialiste des questions de défense, a réagi de la sorte: "Non, la Russie n'a pas bombardé la plus grande centrale nucléaire d'Europe". Le docteur en science politique de l'ULB a expliqué que des combats terrestres se déroulaient à proximité du site mais qu'il n'y avait pas de tir d'aviation.

Celui qui est aussi rédacteur en chef de la revue Défense et Sécurité internationale a ensuite précisé ses propos. "Les images de combats montrent surtout des bâtiments administratifs, avec une progression terrestre (pas d'artillerie/d'aviation). Elle n'est donc pas "bombardée" et jusqu'à preuve du contraire, les bâtiments réacteurs ne le sont pas. S'ils l'étaient, est-ce un problème ?", développe-t-il sur le même réseau social.

Une question qui dénote avec les déclarations alarmistes de Volodymyr Zelensky: "L'Ukraine compte quinze réacteurs nucléaires. S'il y a une explosion, c'est la fin de tout. La fin de l'Europe." "Si elle explose, ce sera dix fois pire que Tchernobyl!", a aussi déclaré le ministre des Affaires étrangères ukrainien.

"La protection de ce genre de centrale repose sur plusieurs couches : l'enceinte de confinement ; la cage bétonnée où est installé le réacteur ; un certain nombre de cages pour les organes essentiels (pressuriseur, pompes primaires, générateurs de vapeur), le réacteur lui-même", explique le spécialiste en stratégie militaire.

"Contrairement à Tchernobyl et aux réacteurs RBMK, les VVER (comme à Zaporijjia) sont à eau pressurisée : la destruction du bâtiment turbine n'implique donc pas de fuite radioactive. C'est donc une question d'enceinte", se veut-il rassurant. "A ces aspects, il faut ajouter la pilotabilité : comme nos REP, elle est assurée par des barres de contrôle commandées par une série de redondances. On n'est pas, comme à Tchernobyl, avec des barres pouvant être sorties et qui doivent être replacées manuellement pour cause d'essai..."

"Bref, il est possible dans l'absolu qu'un bâtiment réacteur soit éventré dans les combats. Mais cela ne signifie pas en soi qu'un réacteur soit détruit, il en faut bien plus. Autrement dit : oui, c'est inquiétant et inédit, mais du sang-froid ferait du bien", conclut-il.

Un intérêt stratégique pour la Russie

La centrale atomique de Zaporijjia est située dans le sud de l'Ukraine sur le fleuve Dniepr, à 525 kilomètres de Tchernobyl. "Zaporijjia compte 6 réacteurs à eau pressurisée de 950 MW, en 6 tranches", indique Joseph Henrotin. "Elle fournit 50% de l'électricité du pays. Éteindre les réacteurs et couper le courant au motif de la sécurité, c'est un levier d'action extraordinairement stratégique, en particulier au regard des combats urbains à venir".

Selon le spécialiste, le combat va durer et dépendra donc des moyens dont disposent les armées. "Chaque tranche est commandée depuis une salle de contrôle qui lui est propre. Si les VVER sont bien conçus, des sites annexes existent. Quatre boucles caloriporteuses par VVER. Ca laisse de la marge si l'une est touchée. Et des installations diesel pour continuer de faire tourner les prompes primaires, en plus d'une capacité à noyer le réacteur", précise aussi le politologue a propos de la sécurité du site. "Nous avons besoin de calme, pas d'hystérie. Vraiment", insiste-t-il.

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