"La Russie est beaucoup moins isolée qu'on le croit"

Les combats sont toujours intenses entre Moscou et Kiev, alors que les russes ont attaqué la centrale nucléaire de Zaporijjia cette nuit. Analyse avec Tanguy Struye, professeur de géopolitique à l'UCLouvain et Pierre Verjans, professeur de science politique à l'ULiège, invités d'"Il faut qu'on parle" sur DH radio ce vendredi matin.

La Russie a attaqué cette nuit la plus grande centrale nucléaire d'Europe, touchant un bâtiment consacré aux formations et à un laboratoire. Cela marque-t-il un tournant dans le conflit ? "C'est difficile à dire. On ne sait pas pour l'instant si c'est une erreur de la part de l'armée russe, ce qui est imaginable vu les erreurs commises jusque-là. Si les Russes ont visé la centrale, ont-ils visé le réacteur ou des endroits annexes ? Je ne sais pas comment l'interpréter", tempère Pierre Verjans, professeur de science politique à l'ULiège au micro de Maxime Binet.

Une chose est sûre, c'est que l'attaque de l'Ukraine ne se passe pas comme prévu pour Poutine. "C'est une campagne plus compliquée que prévu. Maintenant je crois qu'on a une vision tronquée de ce qui se passe sur le terrain. Quand on voit tout ce que la Russie a obtenu au sud, tout le contrôle de la mer d'Azov, il ne faut pas négliger l'avancée russe. Sur le nucléaire, l'enjeu de la centrale est stratégique car elle fournit de l'électricité à pas mal d'Ukrainiens", avance Tanguy Struye.

Mais pour le professeur de géopolitique de l'UCLouvain, la présence des Russes sur les centrales est stratégique, sans qu'ils comptent nécessairement avoir recours au nucléaire. "Je ne crois pas qu'il y ait volonté pour l'instant de bombarder les centrales. Sachant aussi, on s'en rappelle, que le nuage nucléaire ne s'arrête pas aux frontières, ça pourrait revenir côté russe aussi. Ça serait un jeu très très dangereux de la part des Russes ", appuie-t-il.

Suite à l'attaque de cette nuit, le président ukrainien Zelensky a appelé à une "action européenne immédiate". Cependant, une entrée armée dans le conflit des pays de l'UE semble peu probable. "Certainement pas une réaction militaire de l'Europe. Les pays sont limités à la défense de leur territoire. Ensemble, ils défendent l'OTAN. On imagine mal que l'UE s'implique en tant que tel, assure Pierre Verjans. Mais elle pourrait déjà durcir les sanctions. Par exemple la plus grande banque de Russie n'est pas encore exclue de Swift. Le tout, c'est de savoir ce que signifie cette attaque de l'armée russe".


Alors que l'ONU a voté une résolution contre la Russie, celle-ci se trouve-t-elle de plus en plus isolée sur la scène internationale ? "C'est vraiment rare ce qui s'est passé à l'ONU mais c'est symbolique. Et en même c'est symbolique aussi de retenir que la Russie, qui avait des alliés en Afrique avec le Mali, la Centrafrique (... ), ces pays-là se sont abstenus, comme la Chine et l'Inde, ce qui est étonnant", poursuit Pierre Verjans.

Mais pour Tanguy Struye, la Russie n'est pas si seule. "Il y a quand même 40 pays qui se sont abstenus, dont l'Inde et la Chine. La Russie est beaucoup moins isolée qu'on le croit", indique-t-il. Cette attaque reste toutefois "une erreur de Poutine. Mais au vu de ses objectifs, il pourrait les atteindre dans les prochaines semaines".

Par contre, il semblerait que Poutine soit isolé au sein de son propre pays. "Ce qu'on croit, c'est que Poutine écoute de moins en moins ses conseillers. Il est plus méfiant et c'est quelque chose que l'on observe chez les dirigeants autoritaires : ils n'écoutent pas leurs cercles proches ", poursuit le géopoliticien de l'UCLouvain dans une seconde partie d'interview.

Concernant la suite du conflit, une inconnue demeure. "On ne connait pas le plan de Poutine. Peut-être qu'il veut juste prendre le sud avec Marioupol pour avoir accès à la mer d'Azov. Mais d'un autre côté, il attaque sur plusieurs fronts", fait remarquer Pierre Verjans.