Yves Coppens, le paléontologue qui a découvert "Lucy", est mort à 87 ans

Le paléontologue français Yves Coppens, découvreur de plusieurs fossiles d'hominidés dont la célèbre australopithèque Lucy, est décédé mercredi à l'âge de 87 ans, a annoncé son éditrice Odile Jacob.

Yves Coppens, le paléontologue qui a découvert "Lucy", est mort à 87 ans
©AFP

"Yves Coppens nous a quittés ce matin. Ma tristesse est immense", a tweeté Odile Jacob, saluant "un très grand savant". "Je perds l'ami qui m'a confié toute son oeuvre. La France perd un de ses grands hommes", a ajouté l'éditrice.

Le scientifique est mort des suites d'une longue maladie, a précisé la maison d'édition à l'AFP. Il était surnommé "le papa de Lucy", une australopithèque d'environ 3, 2 millions d'années, dont il avait découvert le squelette en Ethiopie en 1974, avec Maurice Taieb et Donald Johanson. Dans un entretien à La Libre donné à l'occasion de la publication de ses Mémoires, il expliquait que Lucy l'avait "totalement dépassé". "Ce petit personnage, tout de suite, a pris vie. On lui a donné une silhouette, puis un prénom. On pouvait donc l'appeler par ce prénom. Et puis, elle était petite, accessible. Pour les enfants, ça a été considérable : ils avaient une petite bonne femme à leur hauteur ! Par ailleurs, je pense que le nom Lucy qu'on lui a donné a joué. Car, absolument, nous l'avons appelé à cause de la chanson "Lucy in the sky with diamonds" des Beatles que nous écoutions alors ! Dans le monde américano-européen, c'est clair que ça a joué, beaucoup."

Il tenait à démentir : Lucy n’est pas notre ancêtre direct et n'est pas le plus ancien hominidé. "Il faut savoir que l’évolution fonctionne par “bouquet” (je n’aime pas le terme “buisson” (NdlR : habituellement utilisé) qui fait penser à quelque chose de touffu). Comme pour les autres espèces vivantes, il y a eu une diversité de forme chez les humains. Et on a, en effet, trouvé beaucoup plus ancien : l’Australopithèque anamensis, 4 millions d’années, Ardipithecus Kadabba, 5, 8 millions, Orrorrin, 6 millions , Toumaï, 7 millions d’années.... Et mon ami Ronald Clark, dans une grotte d’Afrique du Sud, a découvert le squelette Little Foot, à peu près contemporain de Lucy, mais complet à 98 %, contre 40 % pour Lucy... Donc on a fait beaucoup mieux depuis Lucy, et c’est très bien. Malgré cela, elle est restée la star de la savane. Ca m’amuse et ça me fait plaisir. Ce personnage, je le porte - en partie, comme d’autres - et elle m’est très proche. Sur mon bureau, alors que je suis en train de vous parler, il y a une petite sculpture qui représente la tête de Lucy et elle est là, souriante. Elle nous écoute, naturellement !"

Ce paléontologue était aussi un voyageur infatigable qui se disait atteint “d’exotite”. Ethiopie, Tchad... Son travail sur le terrain se faisait pourtant souvent en milieu hostile (désert, conflits...).

"C’est vrai que le terrain, c’est très exaltant. J’ai toujours voulu travailler dehors plutôt que dedans ! J’y ai été très heureux , durant des dizaines d’années et encore maintenant quand j’y retourne. Quand on fait de la science, on va là où c’est intéressant et on ne choisit pas. Et donc à partir du moment où on est loin de tout, il vous arrive sans cesse des aventures ! C’était spartiate, c’est vrai. On n’avait pas de moyens - pas les moyens des pétroliers ou autre - donc on faisait avec ce qu’on pouvait. Je chassais aussi le gibier pour manger, car j’ai été armé durant 17 ans. Sauf en Afar (Est de l’Ethiopie), car on était dans une guerre à l’époque. Il y avait un maquis, et on devenait intéressant, ils auraient pu venir prendre nos armes... Mais j’ai été armé au Tchad, dans le Sud de l’Ethiopie... C’était d’abord pour la sécurité de l’ensemble du camp car il y avait parfois des forbans, et puis pour chasser."

Ce Français aux lointaines racines belges nous avait raconté aussi la naissance de sa vocation alors qu'il était enfant en Bretagne, lors de son premier contact avec des objets venus du passé : "J’ai d’abord rêvé à ces objets, que je voyais sur des images, puis dans des vitrines (d’un musée), et puis j’y ai été confronté de manière directe. Ce jour-là, j’étais un gosse, je me suis retrouvé au bord de la mer sur cette petite plage, face à cette tranche de terrain, bourrée de tout petits morceaux de poteries rouges. Le vieux monsieur qui m’accompagnait m’a dit : ‘c’est gallo-romain’. J’avais tout un coup un contact direct, la main tendue à un Gallo-romain, en personne qui me livrait les poteries qui venait de faire. Cela m’a immensément comblé, ébahi, étonné, ahuri... C’est tellement fort, que c’est très difficile à exposer. J’ai comparé cela à une conversion, sans trop savoir ce que ça voulait dire ! C’est véritablement un grand choc, comme on peut avoir un choc culturel, amoureux ou mystique, je suppose."

Ce scientifique de renommée mondiale était l'auteur de plus d'un millier d'articles scientifiques et de plusieurs livres et fut conseiller scientifique sur le film Homo sapiens en 2004.