L’Otan se prépare à un "désordre géopolitique d’une décennie"

La Suède et la Finlande ont été invitées à rejoindre l’Otan. À Madrid, les Alliés se sont dotés d’un nouveau concept stratégique. En plus de la menace “directe” russe, ils s’inquiètent aussi du défi que va poser la Chine.

Le sommet de l'Otan, qui se tenait à Madrid du 28 au 30 juin, restera dans les annales. Ce sera un moment "charnière", avait déjà annoncé mardi Jens Stoltenberg, secrétaire général de l'Alliance, sans avoir alors la garantie que la Turquie lèverait son veto à l'adhésion de la Finlande et de la Suède. Or mercredi, ces deux pays nordiques, jadis neutres, ont été formellement invités à devenir membres de l'Otan, après un accord surprise obtenu mardi soir avec le président turc Erdogan (lire ci-contre). L'Alliance transatlantique se renforce et affiche son unité face à la Russie, dont la guerre en Ukraine a provoqué la plus grave crise sécuritaire depuis la Seconde Guerre mondiale en Europe. Et se tient prête à affronter les nouveaux dangers de cette époque : ce même sommet a permis de réviser le "concept stratégique", censé servir de boussole à l'Alliance pour les dix prochaines années. La Russie y figure comme "la menace la plus importante et la plus directe" pour la sécurité de l'Otan, la Chine comme un "défi".

À ces décisions politiques, s'ajoute un renforcement sans précédent du dispositif militaire allié sur le flanc oriental : les forces à haut niveau de préparation devraient passer "bien au-dessus" de 300 000 militaires. Ainsi, selon Bruno Lété, chargé de recherche au German Marhsall Fund, expert en sécurité et défense, "ce qu'il s'est passé à Madrid est un moment géopolitique historique". Décryptage.

Que signifie l’adhésion de la Finlande et de la Suède pour l’Otan ?

Dans le contexte géopolitique actuel en Europe, en pleine phase de crise, l’Otan s’élargit à deux pays qui sont critiques pour la sécurité européenne et pour le Nord-Est. La Finlande a une des frontières les plus longues en Europe avec la Russie. Cette adhésion transforme la géopolitique de l’Europe : la frontière de l’Otan avec la Russie devient plus large.

Concrètement, pour l’Otan comme organisation, cela ne changera pas grand-chose, puisque la Finlande et la Suède étaient déjà des partenaires très engagés. Ils sont déjà totalement intégrés dans l’Otan, dans le sens des structures d’armées, des standards, des entraînements, des exercices militaires, de l’éducation.... Mais c’est une décision très importante. D’autant que Vladimir Poutine avait commencé une guerre en Europe en argumentant qu’il est nécessaire d’avoir moins d’Otan. Désormais il a plus d’Otan à ses frontières.

La Russie est qualifiée de "menace" dans un document qui trace les défis des dix prochaines années. Faut-il en déduire que cette crise marquera toute cette décennie ?

Quand on lit entre les lignes, elle est même considérée comme un ennemi de l’Otan. Les Alliés ont compris quel était le projet personnel de Vladimir Poutine pour s’inscrire dans l’histoire de la Russie. Il fera tout pour atteindre cet objectif. On s’attend à ce que le désordre géopolitique continue donc au moins jusqu’à la fin de la décennie.

Même si la guerre en Ukraine se termine par magie dans un mois, tout le monde comprend que la Russie a pour but de changer la géopolitique de la sécurité européenne. Elle s’oppose aux règles du jeu adoptées dans les années 1990 après la fin de la Guerre froide, règles qu’elle avait elle-même édictées en coopération avec l’Occident. Elle veut imposer des conditions incompatibles avec les valeurs de l’Europe. Ce qui est important pour nous, c’est de respecter les frontières, la souveraineté des États, les démocraties, etc. Or la Russie souhaite mettre en place un système où les grands pays imposent leurs intérêts aux moins forts. On doit s’opposer à cela. À la fin il faudra trouver un nouvel arrangement pour la sécurité, puisque la Russie est un voisin géographique. Mais à court terme, ces deux visions (occidentale et russe) sont opposées et il n’est pas possible de les rapprocher.

Qu’en est-il de la Chine ?

À l’Otan, certains considèrent que si la Russie pose aujourd’hui un danger, le vrai problème émergera dans quelques années depuis la Chine. Le facteur chinois est déjà incontournable dans la structure européenne. Elle a acheté beaucoup d’infrastructures critiques sur le continent. Il y a aussi beaucoup de désinformation chinoise en Europe. La perspective de l’Otan a changé vis-à-vis de la Chine, au vu de son attitude pendant la pandémie. Désormais, elle ne condamne pas les actions russes en Ukraine, au contraire, on peut même dire que la Chine soutient la Russie.

L’Otan considère le facteur chinois comme un problème de sécurité. C’est une vision très américaine, celle de considérer la Chine comme un compétiteur stratégique. Les Européens se rapprochent de plus en plus du point de vue Américain. Cela veut dire que l’Otan va s’engager à mieux comprendre ce que la Chine signifie pour notre sécurité en Europe. Et que l’Otan deviendra probablement une organisation plus globale, ne sera plus seulement une alliance régionale préoccupée par la sécurité de ses membres. Il va essayer de renforcer les partenariats qui existent déjà avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, et d’autres pays de la région.

Le rôle des Européens va-t-il se renforcer au sein de l’Alliance ? D’autant que la crise russe actuelle se trouve sur notre continent…

L'Europe devra faire plus sur le plan militaire. C'est inévitable. Et cela veut dire dépenser plus d'argent. La plupart des pays européens ne respectent pas la règle des 2 % du PIB dédiés aux dépenses militaires. Regardez la Belgique, elle n'atteindra pas ce niveau avant 2035. On comprend maintenant qu'on doit faire plus, mais beaucoup rechignent encore à sortir l'argent. Cette mentalité européenne doit changer : on est toujours dépendants du parapluie américain et il ne faut pas oublier que les présidentielles auront lieu aux États-Unis en 2024… On doit réinvestir dans les forces armées et dans les armes. Si l'Ukraine a démontré une chose, c'est que si on veut assurer notre sécurité on a besoin d'armes. L'ère de la soft security est terminée.

Sur le même sujet