Sommet de l'Otan : nouvelle victoire de la "diplomatie transactionnelle" d’Erdogan

Suède et la Finlande ont été invitées à rejoindre l’Otan, après la levée du blocage turc.

Zafer Sivrikaya, correspondant en Turquie

Le sommet de Madrid devait à l’origine s’articuler autour de la réponse à l’invasion de l’Ukraine, nouveau défi posé à la sécurité commune sur le continent européen. Mais le président turc Recep Tayyip Erdogan est parvenu à y imposer un thème de sa composition : celui des intérêts de la Turquie, selon lui insuffisamment pris en compte par les membres de l’alliance.

Depuis deux mois, il manifestait son opposition à l’entrée dans l’organisation de défense mutuelle de la Suède et de la Finlande, arguant du laxisme de Stockholm, qui aurait accordé l’asile politique à ce qu’Ankara considère comme étant des "terroristes". Des membres ou soutiens présumés de la guérilla kurde du PKK, soit de la confrérie de l’imam Fethullah Gülen (ancien allié du pouvoir accusé d’être à l’origine de la tentative de coup d’État de juillet 2016, NdlR) dont Ankara demande l’extradition.

Victoire symbolique

Face à ce blocage qui empêchait l’adhésion de ces deux pays nordiques, pourtant pièces capitales de l’architecture de défense du nord de l’Europe, la Suède et la Finlande ont accepté le 28 juin de signer avec la Turquie un mémorandum d’entente qui comprend le "soutien à la lutte contre le terrorisme" et la levée d’un embargo sur les armes décrété contre Ankara lors de son invasion de zones kurdes de Syrie en 2019.

Une victoire symbolique de poids pour le leader turc, qui a une fois de plus joué avec succès sa partition préférée : créer une crise de toutes pièces pour ensuite offrir de négocier sa résolution. "Du point de vue suédois et occidental, il ne s'agit pas là des contorsions expertes d'une diplomatie transactionnelle efficace mais simplement d'un chantage de bas étage", assène Cengiz Candar, politologue turc et professeur à l'université de Stockholm. Les "intérêts vitaux de la Turquie" s'accordent en tout cas admirablement avec les intérêts politiques de son président qui rentrera auréolé d'une victoire symbolique sur ses partenaires occidentaux, de quoi faire recette chez une partie de l'opinion publique turque de plus en plus nationaliste et méfiante vis-à-vis de l'Occident.

Mais hormis ce poids du symbole et la levée d'un embargo que les pays nordiques s'étaient déjà dits prêts à retirer, le texte du mémorandum reste soumis à interprétation et il est difficile d'imaginer Stockholm et Helsinki se plier aux desiderata d'Ankara et extrader sur simple demande des individus disposant de l'asile politique ou de la nationalité suédoise. "En Suède, contrairement à ce qui se pratique en Turquie depuis quelques années, il y a un principe de séparation des pouvoirs, le politique ne dicte pas aux juges leurs décisions, et ils sont tenus de respecter la loi suédoise et les règlements européens", souligne Cengiz Candar.

Négociations complexes avec les États-Unis

L’important semble résider ailleurs, dans les tractations d’antichambre qui n’apparaissent pas dans le texte du mémorandum et dans la rencontre du 29 juin avec le président américain Joe Biden. Contrairement à son prédécesseur Donald Trump qui ne cachait pas sa proximité et une forme de sympathie pour le leader turc, le président Biden avait jusqu’ici renâclé à s’afficher avec le "raïs" Erdogan, sauf brièvement à l’occasion du G20 à Rome l’année dernière. Au menu des discussions, le renouvellement et la modernisation de la flotte de F-16 turcs. Un dossier d’importance pour Ankara dont l’armée de l’air est vieillissante et qui a été exclu du programme d’avions de nouvelle génération F-35 en raison de son achat du système antiaérien russe S-400. Mais il a peut-être aussi été question du soutien américain à la Grèce dans sa rivalité avec Ankara en mer Égée, ou de l’énième offensive que le président Erdogan brûle de lancer depuis plusieurs mois contre les zones kurdes du nord de la Syrie. La levée du veto turc permet d’éviter une crise au sein de l’alliance mais n’efface pas les profonds désaccords avec Ankara, aggravés par la "politique d’équilibre" que la Turquie continue de tenir en refusant de rejoindre le train des sanctions internationales contre Moscou.