L’accord avec Erdogan fait grincer des dents à Stockholm

Critiqué par la gauche et les Kurdes, le gouvernement est accusé d’avoir plié face à la Turquie.

Slim Allagui, correspondant en Europe du Nord
L’accord avec Erdogan fait grincer des dents à Stockholm
©AP

"La Suède n'extradera pas automatiquement des personnes vers la Turquie." La Première ministre suédoise, Magdalena Andersson, l'a assuré à la télévision publique SVT, en réponse à Ankara qui réclamait l'extradition de "33 terroristes" de la Suède et de la Finlande en guise de service rendu pour son feu vert à leur entrée à l'Otan.

Les chefs de la diplomatie suédoise, finlandaise et turque ont signé le 28 juin, en marge du sommet de l'Alliance atlantique à Madrid, un accord levant le veto turc à l'adhésion des deux pays nordiques à l'Otan. Mais, au lendemain de cet accord, Ankara exigeait une contrepartie par la voix de son ministre de la Justice, Bekir Bozdag, annonçant son intention de "demander à la Finlande d'extrader six membres du PKK et autant du Fétö et, à la Suède, d'en faire de même pour six partisans du PKK et onze du Fétö". Ankara considère le Parti des travailleurs du Kurdistan comme une organisation terroriste, tout comme le Fétö, acronyme du mouvement du prédicateur Fethulla Gülen, soupçonné d'être l'instigateur de la tentative du coup d'État de juillet 2016.

Pour la Turquie, l'extradition des membres des deux organisations est mentionnée explicitement dans l'accord de Madrid. "S'ils remplissent leur devoir, nous soumettrons (le mémorandum) au Parlement" en vue de son adoption, a déclaré le président Erdogan jeudi soir. "S'ils ne le font pas, il est hors de question pour nous de l'envoyer au Parlement…" Il a annoncé que la Suède avait "promis d'extrader 73 terroristes". Stockholm a réagi en rappelant que ses décisions en matière d'extradition étaient soumises à une justice "indépendante".

Pour Magdalena Andersson, qui est à "100 % derrière l'accord de Madrid", les Kurdes, nombreux dans le pays, "n'ont pas à avoir peur". "Je comprends que certaines personnes craignent que nous commencions à arrêter des gens pour les extrader. Mais il est important de souligner que nous respecterons toujours la loi suédoise et les conventions internationales dans toute décision, et que nous n'extraderons jamais des citoyens suédois."

De vives critiques

L'accord a suscité de vives critiques parmi les sociaux-démocrates au pouvoir et leurs alliés au Parlement, le parti de la Gauche et les Verts. "Nous nous inclinons devant un régime autoritaire", s'est insurgée la porte-parole des Verts, Märta Stenevi. "On a trop cédé à Erdogan", pour l'ancien ministre social-démocrate de l'Aide au développement Pierre Schori. Lui emboîtant le pas, Vildan Tanrikulu, ancien président de l'Union nationale kurde et membre du parti social-démocrate, regrette que "la Suède abandonne ses valeurs démocratiques". "Ce qu'Andersson a signé est inacceptable", estime-t-il, rejoint par Ridvan Altun, membre de l'organisation politique NCDK, l'une des plus grandes organisations kurdes de Suède. "Cet accord sème l'inquiétude parmi les Kurdes", a-t-il déclaré à la radio Eko, les disant "inquiets et déçus d'avoir été une fois de plus victimes de l'accord entre une dictature et une démocratie".

Le royaume scandinave abrite environ 100 000 personnes d'origine kurde, dont un certain nombre sont nés en Suède.

L'accord a suscité les réserves de certains experts en Suède et en Finlande. Selon Martin Scheinin, professeur finlandais de droit international et ancien rapporteur spécial de l'Onu sur les droits de l'homme et la lutte contre le terrorisme, le document signé à Madrid "doit être pris au sérieux", le considérant comme "un traité d'État juridiquement contraignant". Il s'est dit "particulièrement critique", dans le quotidien suédois Dagens Nyheter, à l'égard du cinquième point de l'accord. "La Suède et la Finlande confirment qu'elles considèrent le PKK comme une organisation terroriste, comme avant", mais le fait que les deux pays "rejettent les objectifs de ces organisations terroristes est inquiétant", estime-t-il. L'objectif du PKK étant un Kurdistan indépendant, une telle formulation "peut également inclure des individus et des organisations qui veulent parvenir à ce but par des moyens démocratiques".

Ove Bring, professeur émérite de droit international de l'Université de Stockholm et du Collège suédois de la défense nationale, convient pour sa part que "l'accord peut être interprété de différentes manières". "C'est un document politique qui n'affectera pas la législation suédoise et je ne pense pas qu'il doit être considéré comme un accord juridiquement contraignant."

Accord contraignant ou non, "la Turquie a toujours le pouvoir d'empêcher l'adhésion de la Suède et de la Finlande", selon Inger Österdahl, professeur de droit international à l'Université d'Uppsala. En écho, la Première ministre "n'excluait pas de nouveaux problèmes avec la Turquie durant le processus d'adhésion" à l'Otan.