Maria Adela Kuhfeldt Rivera, l'espionne russe mondaine qui a infiltré le personnel de l'OTAN

Une enquête d'envergure, menée par le collectif d'investigation Bellingcat, avec les journaux Der Spiegel, La Repubblica et The Insider, révèle l'histoire de cette mondaine de Naples, qui était en réalité une espionne russe.

C.C
Maria Adela Kuhfeldt Rivera, l'espionne russe mondaine qui a infiltré le personnel de l'OTAN
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Personne n'aurait pu se douter que cette bijoutière huppée de Naples, qui côtoyait les cadres de l'OTAN, était en réalité une espionne russe. Une enquête menée par le collectif d'investigation Bellingcat, en collaboration avec les journaux Der Spiegel, La Repubblica et The Insider, a réussi à démasquer une agente qui a opéré pour le renseignement militaire russe, le GRU (direction générale des renseignements), pendant une dizaine d'années en Italie.

Elle se faisait appeler Maria Adela Kuhfeldt Rivera et racontait qu'elle était née le 1er septembre 1978 dans la ville de Callao au Pérou, d'un père allemand et d'une mère péruvienne. En 2013, elle s'installe à Naples et ouvre une bijouterie de luxe appelée "Serein", puis grimpe rapidement dans la société napolitaine, jusqu'à côtoyer les cercles de l'OTAN.

Une mystérieuse mondaine

En 1980, sa mère l’emmène en Union soviétique pour assister aux JO de Moscou, mais abandonne sa fille dans le pays suite à un appel téléphonique urgent. Elle ne reviendra jamais. La petite Maria Adela est alors confiée à une famille moscovite avec qui sa mère s'était liée d'amitié sur place. La fillette grandit alors dans cette famille avec qui elle a une relation difficile, puisque son père aurait abusé d'elle lorsqu'elle était enfant. Ce pourquoi elle est venue s’installer en Europe occidentale, racontent ses connaissances.

Comment a-t-elle atterri en Italie ? Son passé est flou. Selon ses réseaux sociaux, elle se trouvait d'abord à Malte, puis à Rome entre 2009 et 2011. Elle étudiait la gemmologie (la science des pierres précieuses), selon ses amis. Des documents de voyages à son nom indiquent qu'elle s'est rendue à Paris à partir d'octobre 2011. Elle y aurait vécu un certain temps, et obtenu un diplôme en administration des affaires. C'est là qu'elle crée sa marque de bijoux, baptisée "Serein", avant de s'envoler pour Naples.

Toujours selon son entourage, la femme a épousé un Italien en juillet 2012. La cérémonie a eu lieu à Rome. En réalité, son mari était un Russe, doté d'un passeport italien. L'homme est décédé un an après leur mariage lors d'un déplacement à Moscou. Il n'avait que 30 ans et selon son acte de décès, il est mort d'une "double pneumonie et d'un lupus" (une maladie auto-immune ndlr). Veuve, Maria Adela reste en Italie et achète une maison dans un quartier résidentiel huppé de Naples en 2015.

C'est là, qu'elle commence une vie sociale active, et grimpe les échelons. Elle ouvre une bijouterie de luxe, qu'elle transformera en club branché, fréquenté par la jet set locale. En réalité, sa bijouterie vendait des bibelots bon marché qu'elle stockait en Chine, révèle l'enquête du Bellingcat.

Elle intègre le siège du conseil d'administration de la branche locale d'une organisation de philanthropes internationale, le Lions Club, dont faisaient également partie des membres du JFC Naples, un commandement militaire de l'OTAN. Elle se lie d'amitié avec plusieurs d'entre eux et aurait eu une relation amoureuse avec un officier. Maria Adela avait une "vie amoureuse tumultueuse", selon ses proches

Selon le colonel américain Shelia Bryant (qui s'est également lié d'amitié avec elle), cité dans l'enquête, la femme a également eu des contacts avec du personnel et des officiers belges, italiens et allemands de l'OTAN. Bien que la femme ait été en relation avec de nombreux cadres supérieurs de l'OTAN et de la marine américaine, il n'est pas avéré, selon Bellingcat, qu'elle se soit déjà rendue physiquement à la base de l'OTAN. Ce qui est certain, c'est qu'elle a assisté à de nombreux événements de l'organisation et de l'US Navy, tels que des bals et des soirées caritatives.

La femme disparaît soudainement de la vie mondaine napolitaine en 2018. Elle part pour Moscou avec seulement son chat, sans en informer personne et ne revient jamais. Deux mois plus tard, un énigmatique post Facebook en italien semble faire croire qu'elle a été traitée pour un cancer.

Couverture compromise

Tout ceci n'est que couverture. Selon l'enquête du Bellingcat, Maria Adela s'appellerait en réalité Olga Kolobova et serait née en 1982. Avant 2018, la femme n'avait ni adresse, ni numéro de téléphone, ni empreinte numérique en Russie.

Christo Grozev, patron et principal enquêteur de Bellingcat, a déclaré qu'il avait trouvé pour la première fois la trace d'un possible espion du GRU en consultant une base de données sur les passages de frontières enregistrés par les gardes-frontières biélorusses et fournie par un groupe de pirates informatiques, opposés au régime d'Alexandre Loukachenko. En se penchant de plus près sur "Rivera", Grozev a découvert qu'elle voyageait avec plusieurs passeports russes, dont les numéros de série se trouvaient dans un panel utilisé par d'autres agents connus du GRU. Notamment, par un officier qui avait été inculpé pour l'empoisonnement présumé au novichok du marchand d'armes bulgare Emilian Gebrev, et un autre officier du GRU qui aurait participé à l'attaque contre Sergueï Skripal et sa fille à Salisbury en 2018.

Un jour avant son départ de Naples, Bellingcat et The Insider avaient publié un article sur les agents responsables de l'empoisonnement de Sergueï Skripal et de sa fille. Il semble alors que le GRU ait voulu retirer Maria Adela de son terrain, craignant que d'autres agents portant des numéros de passeport similaires soient compromis.

Après 2018, elle est devenue très active en Russie. En 2019, elle commence a apparaître sur les réseaux sociaux russes, faisant désormais la promotion de la guerre en Ukraine. Elle serait également propriétaire de deux appartements dans des quartiers chics de Moscou.

L'enquête souligne le caractère singulier de cette espionne, qui était dotée d'un passeport russe. Habituellement, les espions dissimulent leurs liens avec la Russie. Malgré cela, le GRU a tout de même relancé l'identité de "Kuhfeldt Rivera" avec un passeport russe car il est possible qu'elle ait déjà noué de précieux contacts sous cette identité et qu'elle n'ait pas voulu les perdre.