Comme des millions de Vénézuéliens, Eskeira avait mis ses espoirs de changement entre les mains de Juan Guaido lorsqu'il s'était auto-proclamé président par intérim en janvier. Six mois plus tard, elle se dit "désenchantée": Guaido est toujours opposant et Nicolas Maduro toujours président.

Ces jours-ci, le baromètre personnel d'Eskeira Padron, 47 ans, oscille entre "impuissance, fatigue et désenchantement", comme elle l'explique depuis le pas de porte où elle vend haricots, pâtes et riz aux habitants de Cua, à 60 km au sud de Caracas.

Des sentiments auxquels se mêle une immense tristesse, celle d'avoir perdu son père il y a deux ans, mort selon elle parce que les médicaments dont il avait besoin étaient tout bonnement introuvables.

Aux pénuries de médicaments - chroniques au Venezuela - sont venues s'ajouter depuis quelques semaines des pénuries d'essence et surtout des pannes d'électricité généralisées. Lundi soir encore, un "apagon" (panne de courant, en espagnol) a plongé le pays aux plus grandes réserves de pétrole au monde dans l'obscurité la plus totale.

Mardi, alors que le courant revenait progressivement, les partisans de Juan Guaido se réunissaient autour de leur héraut à Caracas, six mois jour après jour après qu'il se fut auto-proclamé président par intérim.

Il est depuis reconnu comme tel par une cinquantaine de pays, dont les Etats-Unis, mais son adversaire Nicolas Maduro, qu'il qualifie d'"usurpateur", préside toujours aux destinées du Venezuela depuis le palais de Miraflores.

Alors Eskeira souffle: "l'espoir est parti en vacances".

Pour tenter de ressusciter cet "espoir", Juan Guaido encourage les Vénézuéliens à ne pas "se rendre". "On va y arriver!" lance-t-il lors de fréquents meetings dans tout le pays, en présence de moins de moins de sympathisants.

Parmi ses initiatives pour déloger Nicolas Maduro, l'appel à un soulèvement militaire le 30 avril a fait long feu et le plus grand secret entoure la teneur du dialogue entrepris avec le gouvernement sous les auspices de la Norvège depuis mai.

"On a manifesté, on a vu des gens tomber. Et puis il y a la faim", résume Eskeira qui vend de tout mais ne gagne presque rien, seulement assez "pour manger à peu près" dans ce pays où l'inflation pourrait atteindre 10.000.000% cette année, selon le FMI.

Intervention militaire?

Felix Seijas, de l'institut de sondages Delphos, relève bel et bien une érosion de l'enthousiasme qui entourait Juan Guaido en début d'année. "Certes, les gens continuent de mettre leurs espoirs en Guaido, mais ils voient de moins en moins l'intérêt d'aller manifester parce que ça n'apporte rien", explique-t-il.

A Charallave, village voisin de celui d'Eskeira, Gabriela Mico, une comptable de 47 ans, estime que le pays "est toujours plus éloigné d'une solution" à la crise.

La crise, Gabriela, connaît bien. Elle s'est résolue à envoyer sa fille de 19 ans au Costa Rica il y a quatre mois parce qu'elle ne pouvait plus payer ses études au Venezuela. La jeune fille a ainsi rejoint les quatre millions de Vénézuéliens qui ont émigré depuis 2015, selon l'ONU.

Une intervention militaire américaine pour déloger Nicolas Maduro, comme certains secteurs de l'opposition la réclament, "ne me paraît pas être une bonne idée parce que cela entraîne la mort d'innocents", estime Gabriela. "Mais quand on y pense, on se dit que ça pourrait être la solution".

Juan Guaido n'écarte pas une intervention militaire étrangère, mais il met en avant d'autres options, comme le dialogue avec le gouvernement.

La principale exigence de l'opposition est le départ de Nicolas Maduro suivi d'une élection présidentielle. Mais le pouvoir martèle que les prochaines élections prévues sont celles de l'an prochain, destinées à renouveler l'Assemblée nationale, où l'opposition est majoritaire.

A Charallave, Carloz Gonzalez, un chaviste convaincu de 36 ans, voit bien les choses sous cet angle. "Il n'y aura pas d'élection présidentielle, il y aura des législatives en 2020", lance-t-il sous le regarde d'un homme qui vient de le prendre à partie pour son soutien à Maduro.

Selon l'institut Delphos, un Vénézuélien sur quatre se retrouve dans le chavisme, qui veut être "le socialisme du 21e siècle" dans la lignée du défunt président Hugo Chavez, mort en 2013.