Ursula von der Leyen est entrée dans l’hémicycle, à 9h00, à l’heure précise du début la séance plénière du Parlement européen, à Strasbourg, avec la ferme intention de convaincre. Si elle voulait conserver une chance de rallier une majorité au Parlement derrière son nom, la présidente-désignée de la Commission devait corriger l’impression mitigée laissée lors des auditions, et aller chercher chez les centristes et à gauche (surtout) les voix qui risquaient de lui manquer pour obtenir l’objectif minimal de la majorité de 374 votes favorables (sur 747).

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Un discours séduisant sur la forme

Sur la forme, la conservatrice allemande a séduit. Passant avec aisance du français à l’anglais, sans oublier sa langue maternelle, Ursula von der Leyen a livré, pendant un grosse demi-heure, un plaidoyer fervent en faveur de l’intégration européenne.
Elle l’a entamé habilement, en évoquant la mémoire de la Française Simone Veil, première présidente du Parlement européen élu au suffrage universel, avant d’évoquer sa “fierté” de voir “finalement une femme candidate à la présidence de la Commission” (elle-même, donc). Elle a conclu en avertissant que “qui veut renforcer l’Union européenne trouvera en moi une battante à ses côtés. Qui veut l’affaiblir trouvera face à lui une farouche opposante”.
Son intervention a été saluée par des applaudissements nourris, y compris venus de rangs de groupes que sa nomination n’enthousiamsait pas.

Ursula von der Leyen a saupoudré son intervention d’éléments censés éclairer les députés sur ses engagements et sa personnalité. Sa conviction européenne, assure-t-elle “a guidé toute [sa] vie et [sa] carrière (...) en tant que mère, médecin et femme politique”. Elle a parlé de ce jeune réfugié syrien de 19 ans accueilli dans sa famille et désormais devenu un modèle d’intégration. Elle a évoqué sa naissance à Bruxelles et la mémoire de son père, ancien chef de cabinet du premier commissaire euroéen allemand, qui, sur la fin de sa vie, parlait de l’Europe comme d’un “long mariage : l’amour n’est plus aussi fort qu’au premier jours, mais il est plus profond”.
Autant d’éléments qui ont donné de la chair à son discours.

Un New Green Deal dans les 100 premiers jours, une assurance chômage européenne

Sur le fond, l’Allemande a dévoilé les axes stratégiques qu’elle suivrait si elle était élue, en commençant par un New Green Deal qu’Ursula von der Leyen a promis de lancer dans les 100 premiers jours de son mandat. “Notre défi le plus pressant est de veiller à la santé de notre planète. C’est plus grande responsabilité et opportunité de notre ère”, a-t-elle insisté. Elle a fixé à l’Union européenne l’objectif de la neutralité carbone à l’horizon 2050 (déjà soutenu par l’actuelle Commission et vingt-quatre Etats membres) et une réduction de 50 et même, si possible, 55% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030.
La présidente-désignée propose également de lancer un plan d’investissement pour une Europe soutenable d’un billion (un million de millions) d’euros et de partiellement transformer la Banque européenne d’investissement en Banque pour le climat.
A l’intention des pays qui doivent fournir le plus d’efforts pour réduire leurs émissions (ceux d’Europe centrale et orientale, essentiellement) UvdL propose la création d’un Fonds de transition. Elle propose, enfin, d’iimposer une taxe carbone aux frontières

Ursula von der Leyen a aussi voulu démontrer au groupe des socialistes et démocrates (S&D), et à la gauche en général, qu’elle avait pris note de leurs priorités. Ainsi, dans le domaine social, elle entend établir un cadre pour l’instauration d’un salaire minimum au niveau européen, “respectueux des différences” des marchés du travail d’un Etat membre à l’autre.
L’idée la plus innovante, et certainement la plus audacieuse avancée par l’Allemande dans son discours est la mise en place d’un instrument européen de réassurance chômage, qui ne remplacerait pas les assurances chômage nationales, mais serait activé en cas de fort choc économique.

Le respect de l’état de droit n’est pas négociable

Les socialistes, les libéraux-centristes-macronistes de Renew Europe et les Verts avaient déploré, la semaine dernière, qu’Ursula von der Leyen ne se soit pas engagée plus résolument à défendre l’état de droit, mis à mal dans plusieurs Etats membres - la Hongrie, la Pologne et la Roumanie. “Il n’y a pas de compromis quand il s’agit de respecter l’état de droit”, a assuré la présidente-désignée, reprenant à son compte la proposition (poussée de longue date par le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, entre autres) de créer un mécanisme de surveillance de l’état de droit.
Elle s’est cependant gardée d’épingler quelque pays ou quelque parti que ce soit, dont le Fidesz hongrois, membre, comme elle, du Parti populaire européen.

La présidente-désignée était autant attendue sur la question de l’immigration. Alors que ces dernières années, les conservateurs l'ont souvent abordée en parlant d'abord de la protection des frontières, UvdL a souligné en premier lieu que 17 000 personnes ont perdu la vie en Méditerranée lors des cinq dernières années. Sauver des vies et respecter la dignité de la personne humaine, est un devoir moral et juridique dont l’UE ne peut pas s’affranchir, a-t-elle rappelé.
Ursula von der Leyen a pour ambition de proposer un nouveau pacte européen sur l’asile et la migration, qui comprendra une réforme du règlement de Dublin, qui fait peser la charge du traitement des demandes d’asile aux seuls pays d’entrée. “Nous ne pouvons avoir des frontières extérieures sûres que si nous apportons assez d’aide aux Etats membres qui subissent le plus de pression en raison de leur place sur la carte. Nous avons besoin de solidarité”. C’est vrai, mais ce n’est pas neuf et les Vingt-huit se cassent les dents pour assurer effectivement cette solidarité depuis plus de cinq ans.

La candidate surprise veut renforcer la démocratie européenne

Aux yeux d’une large partie du Parlement européen, Ursula von der Leyen part avec un lourd handicap : elle n’est pas un des Spitzenkandidaten des partis politiques européens qui a mené campagne pour le poste de présidente de la Commission.
Les groupes pro-européens attendaient qu’elle donne des gages de son soutien à son principe de “tête de liste” européennes et de son souci de poursuivre l’entreprise de démocratisation de l’Union européenne.
A cette fin elle propose trois choses. D’abord le lancement, dès 2020, d’une Convention sur le futur de l’Europe, qui impliquera les citoyens (et qui pourrait être présidée par le libéral belge Guy Verhofstadt et, glisse-t-on, le Polonais Donald Tusk à l’issue de son mandat de président du Conseil européen).
Ensuite une réforme du système de Spitzenkandidaten complété par des listes transnationales pour les européennes.
Enfin, elle propose un partage partiel du droit d’initiative législative, monopole de la Commission, avec le Parlement européen, dont les résolutions seraient prises en compte par le collège (une idée qui risque d’être accueillie froidement dans certains Etats membres, dont la Belgique, qui y voit une menace pour la méthode communautaire).

Assez de promesses pour qu’une majorité y trouve son compte

Le discours de la présidente-désignée a eu par instant l’allure d’un feu d’artifices de promesses, dont la réalisation ne dépend d’ailleurs pas du seul bon vouloir d’un président de la Commission, quel qu’il soit, mais c’est un peu la loi du genre. Par ailleurs, Ursula von der Leyen a avancé très peu de chiffres pour étayer ses propositions. Le passage sur la fiscalité, qui doit être “juste” était succinct, et elle n’a pas eu un mot sur la Politique agricole commune, qui reste l’un des deux postes les plus importants du budget européen, à peine plus sur la transition numérique, un des autres grands enjeux européens.
Les interventions des chefs de groupe politique, puis des députés européens laissent cependant à penser qu’elle devrait obtenir une majorité.

La conservatrice allemande est en tout cas assurée du soutien de sa famille politique, le PPE, fort de 182 sièges. Les S&D restent divisés, mais les réponses écrites de l’Allemande à leurs préoccupations, et son discours dans l’hémicycle ont convaincu les hésitants, à défaut des récalcitrants que sont les Belges francophones, les Français et les Allemands du SPD. Le groupe arrêtera sa position à l’issue de la réunion qu’il aura à 16 heures “et décidera en fonction de ce qui est bon pour l’Europe”, a annoncé sa présidente Iratxe Garcia-Perez. Sans trop se tromper, on peut envisager qu’entre 110 et 120 des 154 élus S&D devraient voter pour UvdL.
Celle-ci devrait également faire le plein, ou presque, des 108 voix de Renew.
Ne siégeant dans aucun groupe politique, les 14 élus italiens du Mouvement 5 Etoiles, ont annoncé qu’ils appuieront UvdL.

Pour les Verts, c’est non. Pour les eurosceptiques et l’extrême droite aussi

Pour les Verts, en revanche, c’est toujours non. “La bonne volonté et les intentions générales ne suffisent pas”, a déclaré leur coprésident, Philippe Lamberts. Le Belge a néanmoins noté que le discours d’Ursula von der Leyen constitue “un net progrès” par rapport à ses prestations bruxelloises. L’opposition verte n’est cependant pas totale et absolue. Si Mme von der Leyen est élue, les Vert seront “prêts à appuyer” les propositions qu’ils jugeront pertinentes.

En revanche, il n’est pas certain qu’Ursula von der Leyen pourra compter sur le soutien des Conservateurs et Réformistes européens, furieux que l'ex-Première ministre polonaise Beata Szydlo, se soit vue barrer par les autres groupes la voie vers la présidence des la commission de l'Emploi et des Affaires sociales. Ensuite, le groupe ECR a peu apprécié le coup de barre à gauche du discours d'Ursula von der Leyen, et guère plus goûté qu'elle "muscle son jeu", sur l'état de droit. D’autres, comme le N-VA Johan Van Overtvelt, accuse l’Allemande de faire des propositions allant dans le sens de la création d’“un super-Etat européen”.

Le bruit a couru dans la matinée que le parti d’extrême droite La Ligue apporterait ses 29 voix pour faire élire la présidente-désignée, ce qui aurait été pour elle un soutien très embarrassant, mais leur chef de file, a démenti cette possibilité.Le groupe Identité et Démocratie dans son ensemble ne se rangera pas derrière la présidente-désignée.

Le suspense quant à l’issue du vote de 18h est beaucoup moins qu’à l’issue de la semaine dernière. Selon les projections des uns et des autres, Ursula von der Leyen sera élue, avec, au minimum, 400 voix.
On pourra évaluer la justesse de ce pronostic vers 19h30.