Miklos Németh était Premier ministre hongrois en 1989. Il explique sa complicité avec "Gorba".

Interrrogé par l’AFP dans sa petite propriété du lac Balaton, Miklos Németh dévoile les coulisses du démantèlement du rideau de fer qu’il a lancé en 1989, précipitant la chute du Mur de Berlin et la fin du bloc communiste. Il y a trente ans, des milliers d’Allemands de l’Est passaient par la Hongrie, notamment à Sopron, pour rejoindre l’ouest.

Qu’est-ce qui vous a poussé à démanteler le rideau de fer à partir du printemps 1989 ?

La clôture, de fabrication soviétique, était vieille et obsolète. Les dirigeants du corps des garde-frontières nous ont demandé de décider au plus haut niveau de son sort, en nous proposant trois options : moderniser, reconstruire complètement avec une technologie importée en partie de l’Ouest, ou démanteler en repensant totalement la surveillance des frontières, solution qui avait leur préférence. Une démolition-reconstruction aurait coûté une somme folle et nous n’avions pas d’argent pour ça. Dès novembre 1988, j’avais débudgété la rénovation de la clôture, car je croyais moi aussi à la troisième option.

C’était aussi une décision de principe. Cette clôture était un anachronisme. Budapest et Vienne présentaient une candidature conjointe pour l’Exposition universelle de 1992. Quel message aurions-nous envoyé au monde ? Je me suis demandé quel effet la clôture aurait fait sur les touristes japonais ou sud-coréens qui auraient traversé la frontière pour aller de Vienne à Budapest avec leurs appareils photo.

Il était aussi de notre intérêt, à nous les pays réformateurs - la Hongrie et la Pologne - d’affaiblir les régimes communistes orthodoxes. Il y avait donc aussi une très bonne raison idéologique.

Que s’est-il alors passé ?

Dès fin janvier, début février, j’ai informé le chancelier autrichien Franz Vranitzky que la clôture serait détruite. En mars, je suis allé voir Gorbatchev avec plusieurs gros dossiers, dont la présence de quelque 100 000 soldats soviétiques en Hongrie et de missiles visant la France et l’Italie. J’ai aussi évoqué la décision du Comité central d’organiser des élections pluralistes. Et parmi d’autres choses, je lui ai dit qu’on allait démolir la clôture et qu’il n’y aurait plus de clôture à la frontière austro-hongroise.

Comment Gorbatchev a-t-il réagi ?

Il m’a dit : "Cela ne me pose pas de problème tant que la frontière est gardée, c’est votre responsabilité." C’était la phrase clé. Je lui ai aussi demandé : "Comment est-ce que tu réagiras, Mikhaïl, si les élections portent au pouvoir un gouvernement qui ne vous sera absolument pas favorable ? Car après 40 ans de parti unique nous allons être éjectés. Qu’est-ce que tu vas faire avec ces 100 000 soldats et ces missiles nucléaires ?"

Mikhaïl a alors tapé sur son fauteuil et dit : "Aussi longtemps que vous me verrez dans ce fauteuil, la répression du soulèvement de Budapest par l’Armée rouge en 1956 ne se reproduira pas." C’était clairement la fin de la doctrine Brejnev.

Il m’a simplement demandé de ne pas en dire un mot, même pas au Comité politique. Nous avons topé là. Je lui ai cependant dit que j’avais besoin d’un geste de sa part, d’un retrait important de troupes. Ce qu’il a fait le 25 avril en rappelant 10 000 soldats. Cet homme m’a demandé de lui faire confiance et la confiance appelle la confiance.

Comment avez-vous alors procédé ?

Les garde-frontières ont commencé dès avril à démanteler le rideau de fer du côté de Rajka. On avait choisi Rajka parce que les Autrichiens mais aussi les Tchécoslovaques, des tenants de la ligne dure, pouvaient nous voir. Et parce que c’est là qu’il y avait le plus de troupes soviétiques et d’agents du KGB.

C’était un test ?

Oui. Dès mi-avril, 3 ou 4 kilomètres avaient été démantelés. Et Gorbatchev avait tenu parole : le téléphone rouge n’a pas sonné, l’ambassadeur soviétique n’a pas fait irruption. Alors on a continué.

Le démantèlement n’a donc pas commencé le 2 mai, date où il a été annoncé ?

À cette date, les deux-tiers de la clôture avaient déjà été détruits. Le 2 mai, la décision a été rendue publique et a fait le tour du monde, notamment à la télévision ouest-allemande.

Le dirigeant est-allemand Erich Honecker a tout de suite vu qu’il se passait quelque chose et son ministre des Affaires étrangères ainsi que le vice-ministre ont multiplié les allers-retours pour Moscou pour exiger une intervention des camarades soviétiques. Mais je savais que Gorbatchev n’interviendrait pas. J’ai aussi eu des protestations du Bulgare Jivkov, du Tchécoslovaque Jakes et du "Génie des Carpates" roumain Ceausescu.

Lors d’une réunion du Pacte de Varsovie fin juillet, ils ont demandé une session extraordinaire sans les Hongrois et les Polonais pour parler de nos cas, pour voir comment nous "aider" car le prolétariat international et le marxisme-léninisme étaient en ruine chez nous. J’étais assis en face de Gorbatchev et je n’oublierai jamais comment il m’a fait un clin d’œil, qui d’ailleurs a été capté par les caméras.