Souvent, en temps de crise, les libertés individuelles sont mises sous pression. L'argument sécuritaire a été largement mis en avant pendant les attentats terroristes. Actuellement, c'est l'argument sanitaire qui prend le dessus. De prime abord, difficile de contrecarrer une mesure qui a pour but de sauver des vies. Et pourtant, on peut poser la question. Certains remettent en question ce confinement, pendant que d'autres n'imaginent pas pouvoir en sortir avant des mois. Voire militent pour des mesures plus strictes. Alors, est-ce que l'argument sanitaire doit l'emporter sur les libertés individuelles ?

Pour le philosophe français André Comte-Sponville, la réponse est non. Dans une interview accordée au Temps, l'homme de 68 ans, qui, pour rappel, était membre du Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé en France, n'y va pas avec le dos de la cuillère.

"J’ai deux nouvelles à vous annoncer, une bonne et une mauvaise. La mauvaise, c’est que nous allons tous mourir. La bonne, c’est que l’énorme majorité d’entre nous mourra d’autre chose que du Covid-19", dit-il d'entrée de jeu.

"Moi qui suis un anxieux, je n’ai pas peur de mourir de ce virus. Ça m’effraie beaucoup moins que la maladie d’Alzheimer. Et si je le contracte, j’ai encore 95% de chances d’en réchapper. Pourquoi aurais-je peur? Ce qui m’inquiète, ce n’est pas ma santé, c’est le sort des jeunes. Avec la récession économique qui découle du confinement, ce sont les jeunes qui vont payer le plus lourd tribut, que ce soit sous forme de chômage ou d’endettement. Sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration", ajoute-t-il.

Pour le philosophe, traditionnellement, ce sont les aînés qui se sacrifiaient pour leurs enfants, mais la tendance s'est inversée avec la crise du coronavirus. Il met également en avant que le système médical coûte cher et a besoin d'être financé. Un financement qui ne peut suivre que si l'économie est florissante. "Croire que l’argent coulera à flots est une illusion. Ce sont nos enfants qui paieront la dette, pour une maladie dont il faut rappeler que l’âge moyen des décès qu’elle entraîne est de 81 ans", dit-il.

Sans envoyer les plus âgés au pilori, André Comte-Sponville a pour idée que le confinement devrait se limiter le temps de gérer la surcharge des hôpitaux. Une fois que la situation devient gérable, il faudrait réviser le confinement, selon lui.

Outre le pavé dans la mare qu'envoie le philosophe, il met aussi le doigt sur le fait que les scientifiques et la santé sont désormais au coeur de tout débat. Que la santé est érigée en "valeur suprême". Pour lui, la santé était auparavant un moyen d'atteindre le bonheur. Désormais, elle serait l'unique fin, l'unique but. "Dieu est mort, vive l’assurance maladie", lance-t-il, provocateur. L'homme, croyant dans sa jeunesse, se considère depuis des dizaines d'années comme un matérialiste - dans le sens philosophique du terme - qui prône une spiritualité sans Dieu. Il déplore le fait que l'être humain n'accepte plus la mort comme faisant partie de son humanité. "Arrêtons de rêver de toute-puissance et de bonheur constant. La finitude, l’échec et les obstacles font partie de la condition humaine. Tant que nous n’aurons pas accepté la mort, nous serons affolés à chaque épidémie. Et pourquoi tant de compassion geignarde autour du Covid-19, et pas pour la guerre en Syrie, la tragédie des migrants ou les neuf millions d’humains (dont trois millions d’enfants) qui meurent de malnutrition? C’est moralement et psychologiquement insupportable", ajoute-t-il.

"Laissez-nous mourir comme nous voulons! Alzheimer ou le cancer font beaucoup plus de victimes que le coronavirus; s’en soucie-t-on? On pleure les décès dans les établissements médicosociaux, mais faut-il rappeler qu’en général, on y va pour mourir? Pardon de ne pas être sanitairement correct!", ajoute-t-il. Une position qui suscitera certainement le débat, mais qui a le mérite d'être claire.