Sommé d'inventer un délicat plan de déconfinement d'ici la semaine prochaine, Edouard Philippe doit de surcroit éviter le piège d'une communication erratique, ajoutant de la pression au plus grand défi depuis son arrivée à Matignon.

Que ce soit sur l'école - un point de tension majeur - ou la "régionalisation" du déconfinement qui doit débuter le 11 mai, les pistes de l'exécutif ont fusé cette semaine, dans des directions suffisamment divergentes pour provoquer la confusion.

Alors que M. Philippe avait fin mars donné un tour de vis à la communication gouvernementale, après quelques sorties de pistes, en demandant aux ministres de ne s'exprimer que sur leurs champs respectifs, le brouhaha en partie alimenté par l'Elysée est reparti de plus belle.

Le Premier ministre avait soigneusement évité de s'avancer dimanche dernier sur les détails du déconfinement lors de sa conférence de presse, en renvoyant à la présentation de l'ensemble qui interviendra "la semaine prochaine", dixit son entourage.

"La communication de crise doit être cohérente", souligne ainsi un conseiller proche de l'exécutif. "Or, là, on voit bien qu'il y a un problème de discordances organisé par le sommet, par le président, à l'encontre de ses ministres, voire de son Premier ministre", ajoute-t-il.

Ainsi, le ministre de l'Education Jean-Michel Blanquer a évoqué mardi une reprise échelonnée de l'école à partir du 11 mai, quand l'Elysée a plutôt insisté jeudi sur un retour sur la base du volontariat des parents, sans que l'on sache s'il s'agit de pistes ou d'arbitrages fermes.

Régions (qui gèrent les lycées) et départements (collèges) ont du coup demandé lors d'entretiens jeudi et vendredi avec Edouard Philippe une clarification face à ce "grand cafouillage", dixit le président de la région Normandie Hervé Morin.

"Le Premier ministre a dit que le déconfinement était complexe, que l'on tâtonnait, qu'il y avait des hypothèses", résume un participant à la réunion avec les départements.

Edouard Philippe reste sur le front et tiendra "plusieurs réunions de travail durant le week-end sur les sujets prioritaires", fait savoir son entourage en citant "la distribution de masques grand public, les tests, la reprise des transports, l'école...".

L'épreuve est aussi personnelle pour le locataire de Matignon après trois ans d'exercice du pouvoir, marqué par une succession de crises et réformes contestées. Déjà enjoint par Emmanuel Macron de trouver un compromis rapide sur les retraites au début de l'année, il doit désormais orchestrer un déconfinement inédit dans un temps réduit.

"Crise de dingos" 

"Le Premier ministre m'impressionne. Il a une capacité d'encaissement spectaculaire", vante un pilier de la majorité quand un ministre salue "sa rigueur intellectuelle" notamment face "au relativisme scientifique" qui émerge.

"C'est plutôt le modèle de bagnole qu'il nous fallait pour une crise de cette nature-là", estime le même, car "on a parfois le sentiment d'être dans une crise de dingos entourés de dingos."

Ses proches le décrivent bien sûr "fatigué" mais aussi "boosté par les enjeux de la crise", "fier de servir son pays", et réfutent toute usure. "C'est le même Premier ministre, avec la même détermination et la même grinta", assure une conseillère ministérielle.

Mais comme à chaque turbulence traversée, les spéculations ne manquent pas quant à son avenir à la tête du gouvernement.

La promesse d'un "monde d'après" formulée par Emmanuel Macron n'a en tout cas pas manqué d'attiser les ambitions d'éventules prétendants.

Un ténor de la droite observe ainsi avec gourmandise "l'offensive de Bruno Le Maire", le ministre de l'Economie, omniprésent dans les médias. Le patron du MoDem François Bayrou, qui entretient des relations en dents de scie avec M. Philippe, fait également passer ses messages tous azimuts.

Mais, observe un ancien conseiller venu de la droite, faisant référence notamment aux dégâts économiques et sociaux qui se profilent, "il faut être fou pour vouloir aller à Matignon dans ces conditions".